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«Entraîner des hommes, c’est comme vouloir monter sur un ring de boxe»

Première femme à la tête d’une équipe professionnelle masculine, la Française Corinne Diacre revient sur ses trois saisons à Clermont. Une expérience forte, difficile, mais finalement très enrichissante et couronnée de succès

Durant trois saisons, de juin 2014 à août 2017, Corinne Diacre a été la première femme à entraîner durablement une équipe professionnelle masculine. Choisie dans l’urgence par le club de Clermont-Ferrand (Ligue 2), après que cette même perspective a finalement effrayé la Portugaise Helena Costa, la Française a obtenu de très honorables résultats (12, 7e, 12e) et même décroché en décembre 2015 le titre d’«entraîneur de Ligue 2 de l’année» décerné par l’hebdomadaire France Football.

Femme de caractère, Corinne Diacre a longtemps refusé de commenter sa situation qui, à l’époque, avait créé un buzz mondial. Devenue début septembre sélectionneuse de l’équipe de France féminine, elle revient sur cette expérience pionnière en Auvergne, raconte ses difficultés initiales et explique pourquoi elle croit résolument que son cas ne restera pas unique.

Le Temps: Avec le recul, quel bilan tirez-vous de votre expérience à Clermont?

Corinne Diacre: Franchement, ce fut une expérience plus que positive. Au total, j’y suis restée un peu plus de trois saisons, mais j’ai le sentiment d’avoir grandi de dix ans, car j’ai vécu tellement de choses, dans le positif comme dans le négatif. Rien n’est jamais simple dans la vie d’un club. Il ne faut pas croire que la vie est un long fleuve tranquille. Avant d’accepter, j’avais beaucoup hésité, je me posais beaucoup de questions. Aujourd’hui, si c’était à refaire, je n’hésiterais pas. Je n’ai absolument aucun regret, d’autant plus que j’ai rencontré à Clermont des gens attachants.

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– Qu’est-ce qui a été le plus difficile?

– Combattre les préjugés. En France, on dit souvent qu’une femme doit travailler deux fois plus qu’un homme et prouver deux fois plus. Il m’a fallu être solide à tout point de vue afin de faire face à certains préjugés. J’ai dû parfois me taire et ne pas répondre aux provocations. Je me suis mis dans la tête de travailler dur, de ne pas déroger à cette méthode. Au final, j’en ai récolté les fruits.

– Avez-vous instauré une sorte de règlement interne dans le vestiaire afin de pouvoir vous faire mieux respecter par vos joueurs?

– Bien sûr, mais c’est le cas dans n’importe quel club. Il a surtout fallu m’imposer en tant que personne. Cela a pris un certain temps, c’est évident, notamment pour appréhender ce nouvel environnement. Je suis tout de même arrivée dans un contexte hostile. Avant de m’attaquer au terrain, j’ai dû m’occuper de tout ce qu’il y avait autour alors que je ne disposais pas forcément de beaucoup de temps pour cela. Il était capital d’effectuer des choix forts.

– Comme se séparer de certains joueurs qui rendaient votre quotidien difficile?

– Sincèrement, j’ai occulté le fait que je suis une femme. Le plus difficile a été de gérer les ego des uns et des autres en interne. Au départ, ma tâche était déjà délicate et ensuite, on ne m’a pas toujours tendu la main. Disposer d’un groupe de trente joueurs est déjà compliqué pour n’importe quel coach. A chaque match, un grand nombre ne font pas partie du groupe et sont donc déçus.

– Sur quel ton vous adressiez-vous à vos joueurs dans les causeries d’avant-match?

– J’ai une voix qui porte moins que celle d’un homme. Mon langage était donc moins fort et sans doute aussi moins vulgaire. Il faut savoir s’adapter à son environnement, ce qui est tout aussi valable pour les joueurs. Il était important que chacun fasse des efforts afin de travailler dans un climat favorable. Il a fallu du temps, mais nous y sommes arrivés.

– Avez-vous été confrontée à des propos misogynes dans votre vestiaire?

– Oui, à plusieurs reprises, mais très franchement, je n’en ai pas souffert, car j’ai la faculté de ne pas y prêter vraiment attention. Ça rentre dans une oreille et ça ressort immédiatement par l’autre en règle générale. Ces attaques m’ont avant tout donné encore plus de force pour me battre et pour justement leur prouver qu’ils avaient tort.

– En fin de compte, à quoi attribuez-vous votre réussite à Clermont?

– Je suis quelqu’un qui aime les défis et j’estime être objective. A Clermont, il n’y avait qu’une seule personne qui était en ligne de mire et c’était moi. Au départ, j’avais à cœur de ne pas me décevoir et de ne pas décevoir non plus mon entourage. Les échecs font partie de la vie, mais je tenais vraiment à ne pas rater cette expérience. J’ai aussi pu compter sur l’aide précieuse de personnes bienveillantes autour de moi, comme le président de Clermont, Claude Michy.

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– Cette expérience vous a-t-elle changée?

– Humainement, je suis toujours la même. J’ai toujours su garder les pieds sur terre. Par contre, d’un point de vue professionnel, j’ai évolué. J’ai acquis beaucoup d’expérience qui me permet d’être davantage mature.

– Depuis votre départ de Clermont, les bancs de touche professionnels sont redevenus des bastions masculins…

– Quand je vois que dans le championnat de France féminin, avec ses douze clubs, il n’y a qu’une seule femme qui entraîne [Sarah M’Barek à Guingamp], il y a de quoi se poser des questions. Mais il y a aussi de nombreuses anciennes joueuses qui sont en train de passer leurs diplômes. Le problème, c’est qu’il faut généralement avoir fait ses preuves pour se voir proposer l’opportunité d’entraîner un club. Il est souvent reproché aux femmes de manquer d’expérience, mais si personne ne la leur donne, il sera difficile d’avancer… Quand je suis arrivée à Clermont, je n’avais pas beaucoup d’expérience. Il faut parfois savoir prendre des risques.

– Pensez-vous néanmoins que votre exemple sera suivi?

Oui. Une Sarah M’Barek aimerait entraîner une équipe masculine, elle ne s’en est jamais cachée. Il faut le vouloir parce que c’est un pas difficile à franchir. Il faut aimer le combat et ne pas avoir peur, être prête à se battre à chaque instant. C’est comme être sur un ring de boxe: il faut savoir esquiver les coups, en encaisser certains, riposter parfois.

– Une femme pour diriger les stars de Manchester United, du Bayern Munich ou du Real Madrid, c’est envisageable un jour?

– S’il y a la compétence, pourquoi pas? La compétence, c’est le plus important. Par exemple, pour quelles raisons l’Allemande Silvia Neid ne pourrait-elle pas entraîner un jour le Bayern Munich? Regardez son énorme vécu de joueuse! Regardez son palmarès comme sélectionneuse de l’équipe d’Allemagne: deux fois l’Euro, les Jeux olympiques, la Coupe du monde. Elle aurait le potentiel pour être entraîneure au plus haut niveau chez les hommes. Et je suis intimement convaincue qu’elle réussirait.

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