Crise de spiritualité sportive dans le Seeland: le «Hockey-Gott» Kevin Schläpfer a été renié lundi par son HC Bienne, deux jours après la défaite contre les Zurich Lions, la dixième en onze matches. Depuis 2008 et la promotion de son équipe en LNA, on lui vouait un culte, sans partage: les dirigeants l’avaient empêché l’an dernier d’aller dicter ses évangiles à l’équipe nationale. Quelques mois se sont écoulés. Les résultats ont déçu. Le dieu fut déchu.

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A 263 kilomètres de la Tissot Arena niche un oiseau de plus en plus rare. En place pour la vingtième saison, Arno Del Curto était déjà singulier par sa longévité à la tête du HC Davos, il l’est désormais aussi pour son passeport rouge à croix blanche. Au moins aussi longtemps que se prolongera l’intérim du Canadien Mike McNamara à Bienne, l’Arsène Wenger du hockey sur glace sera le seul entraîneur indigène dans l’élite nationale.

Douze équipes en Ligue nationale A, et un seul coach suisse. Il y a sept Canadiens, deux Finlandais, un Suédois et un Danois. En Ligue nationale B, le décompte est du même acabit: on y trouve quatre Suisses dont un binational et huit entraîneurs venant du Canada, de Finlande, de Slovénie et d’Italie.

Une spécificité helvétique

La globalisation du sport à l’échelle mondiale n’explique pas le phénomène, car la situation suisse est sans équivalent dans les ligues européennes de niveau comparable. En Suède: treize entraîneurs suédois, un Norvégien. En Tchéquie: treize Tchèques, un Allemand. En Finlande: quinze Finlandais. Même l’internationale KHL, avec 18 entraîneurs sur 29 de la nationalité du pays où ils travaillent, fait plus patriotique que la LNA suisse.

Je me suis posé la question de mon avenir: est-ce que j’étais prêt, un jour, à aller entraîner ailleurs qu’à Fribourg, loin de ma famille? La réponse est non

Quand une espèce est menacée, l’analyse des cas individuels n’est pas anecdotique. En fin de saison dernière, ils étaient encore quatre coaches suisses dans l’élite. Kevin Schläpfer et Arno Del Curto, donc, mais aussi Gerd Zenhäusern à Fribourg-Gottéron et Lars Leuenberger au CP Berne. Chaque cas explique en partie la situation globale.

Un choix de vie

Le premier illustre la responsabilité des entraîneurs eux-mêmes. Gerd Zenhäusern a lui-même renoncé à son poste d’entraîneur professionnel pour devenir chef de la formation du club. «Je me suis posé la question de mon avenir: est-ce que j’étais prêt, un jour, à aller entraîner ailleurs qu’à Fribourg, loin de ma famille? La réponse est non», détaillait-il dans La Liberté.

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Fin connaisseur du hockey suisse et responsable de la stratégie des programmes de Teleclub, Philippe Ducarroz décrypte: «A-t-il senti le vent tourner? En tout cas, entre conserver son poste avec le risque de se faire virer plus tard ou assurer son avenir professionnel à un poste moins exposé, il a tranché. Cela peut passer pour de la frilosité, mais il faut aussi comprendre qu’il n’y a pas beaucoup de postes en ligues nationales, qu’elles y sont chères et qu’à part ça, il n’y a que la 1ère ligue, la Fédération ou un mouvement juniors.»

Un vécu différent

Lars Leuenberger, lui, était l’assistant de Guy Boucher à Berne au début de la saison dernière. Au licenciement du Canadien, il s’est retrouvé propulsé à la tête d’une équipe malade, mais bâtie pour gagner. Il l’a amenée au titre. Mais avant même le dénouement de la saison, les dirigeants avaient décidé qu’il n’irait pas au-delà. «C’est méchant de dire qu’il a eu de la chance de devenir champion, mais c’est un concours de circonstances, estime Philippe Ducarroz. On ne l’a jamais vraiment considéré autrement que comme un assistant.»

Pour lui, aucune surprise à voir les bancs des équipes professionnelles du pays occupés par des techniciens étrangers. «Ils ont en général un plus grand vécu. Souvent, le cursus d’un entraîneur, c’est d’abord un mouvement juniors, puis une équipe d’adultes. Or, le réaliser au Canada prépare davantage au professionnalisme qu’en Suisse.»

Il y a ceux qui poussent les entraîneurs suisses à tout prix, et ceux qui refusent catégoriquement d’en engager un

Mais pourquoi une telle différence avec les autres ligues européennes? «Simple question de confiance, estime Thomas Roost, observateur attentif du hockey sur glace. En Suède ou en Finlande, les clubs acceptent l’idée que les entraîneurs de leur pays sont aussi bons que les étrangers.» Selon ce scout chargé de dénicher en Europe des talents pour la NHL, le manque de crédit donné aux entraîneurs suisses tient à des analyses tronquées. «Les meilleurs joueurs canadiens, russes, suédois, finlandais, américains et tchèques sont meilleurs que nos meilleurs joueurs. Leurs équipes nationales ont plus de succès que la nôtre. Beaucoup de gens font l’erreur de penser que les entraîneurs de ces pays sont aussi automatiquement meilleurs que les nôtres, ce qui n’est simplement pas vrai. Ils ne sont ni meilleurs, ni moins bons.»

L'équipe nationale, le contre-exemple

Thomas Roost considère que la couleur du passeport ne devrait pas être un critère d’embauche, mais il constate qu’elle est centrale. «Il y a ceux qui poussent les entraîneurs suisses à tout prix, et ceux qui refusent catégoriquement d’en engager un», déplore-t-il. «La compétence devrait primer, valide Philippe Ducarroz. Faire suisse pour faire suisse, c’est idiot.»

L’homme de télévision ne cache pas que le processus de sélection du dernier coach de l’équipe de Suisse l’a énervé. Le trio AOC Patrick Fischer, Felix Hollenstein et Reto von Arx a été choisi pour redonner «un style suisse» à une formation en mains étrangères depuis 1997. «Je n’ai vraiment rien contre Patrick Fischer, précise d’emblée Ducarroz. Mais qu’on le préfère à Larry Huras qui était candidat mais canadien, et sans même avoir contacté un Slava Bykov, qui d’ailleurs est naturalisé, c’est hallucinant.»

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Pourtant, aux Mondiaux 2016, en Russie, les joueurs se disaient contents de retrouver des entraînements en allemand, et un compatriote sur le banc. «C’est la preuve qu’un Suisse n’est pas forcément plus mauvais qu’un Finlandais ou un Suédois, confiait le Grison Andres Ambühl au Matin. Pour les joueurs, c’est important de voir que tout le monde l’a compris.» Tout le monde, c’est peut-être un peu vite dit…


Benoît Pont : «Pour beaucoup de dirigeants, un Canadien connaît mieux le hockey qu'un Suisse»

A travers son rôle de chef de discipline au sein de Jeunesse+Sport, Benoît Pont participe activement à la formation des entraîneurs suisses. Selon lui, ils seront bientôt plus nombreux en LNA

Le Temps: Pourquoi y a-t-il si peu de coaches suisses en ligue nationale?

Benoît Pont: Il y a d’abord l’histoire: le hockey suisse a beaucoup appris grâce aux joueurs et entraîneurs étrangers qu’il a accueillis et je pense qu’il leur est redevable. Depuis quelques années, la formation est bonne chez nous et nous arrivons au stade où les clubs se disent «pourquoi pas un entraîneur suisse?» Mais cela prend du temps. Dans la culture de beaucoup de dirigeants, un Canadien connaît toujours mieux le hockey qu’un Suisse.

- Est-ce le cas?

- En soi, non. Mais ils sont plus nombreux et ont en moyenne ils possèdent plus d’expérience que les entraîneurs suisses. Même en LNB, un poste qui se libère amène dans les deux jours cinquante candidatures, dont une quarantaine d’étrangères. Et en Suisse, certaines rivalités sont parfois tenaces. Il aurait été difficile pour Langnau d’embaucher Lars Leuenberger, qui a un grand passé avec le CP Berne. Engager un Canadien, c’est plus facile, qu’il soit de Toronto ou d’Ottawa, cela ne fait pas de différence. Il y a encore un facteur marketing: un Guy Boucher, sa cicatrice, son passé en NHL, c’est autre chose qu’un entraîneur suisse peu connu.

- Les Suisses s’intéressent-ils moins au métier d’entraîneur?

- Beaucoup ne sont pas prêts à tout sacrifier pour être coach. Les Canadiens qui viennent en Europe n’ont aucun problème avec l’idée de passer une année en Allemagne, puis deux au Tessin. Le Suisse voudrait pouvoir entraîner quinze ans sans avoir à déménager. Ce n’est pas possible au plus haut niveau, alors il renonce. Sinon, il y a des postes de professionnels moins exposés dans les mouvements juniors, mais il faut être prêt à bosser beaucoup, avec une rémunération qui n’a rien à voir avec celles des ligues nationales. En Suisse, il y a peu de jobs d’entraîneur, et encore moins qui paient bien. Beaucoup font donc un autre choix de carrière.

- La situation n’est donc pas près d’évoluer?

- En fait, si. Je le vois dans les cours d’entraîneur: de plus en plus de gens se forment. Des anciens joueurs et même d’autres en cours de carrière. Dernièrement, lors d’une session Jeunesse + Sport dans le canton de Vaud, il y avait huit professionnels en activité. Ces personnes sont intéressées à continuer de travailler dans le hockey sur glace après leur carrière de joueurs. Ils prendront des fonctions dirigeantes dans des clubs et, à l’heure de faire des choix, ils feront de plus en plus appel à des entraîneurs suisses, car ils sauront la qualité de la formation qu’ils ont suivie.

- Les Suédois n’hésitent pas à embaucher local…

- C’est vrai. Mais la Suède est une grande nation du hockey. Beaucoup de joueurs reviennent au pays avec vingt ans d’expérience en NHL et un statut différent. Quand Mark Streit reviendra des Etats-Unis et voudra devenir entraîneur, il intéressera des clubs à coup sûr.

- Un seul entraîneur suisse en LNA, ce n’est donc pas inquiétant?

- Il faut voir la moyenne. Il y en a un aujourd’hui, mais peut-être un deuxième très vite. Il y en avait quatre la saison dernière. Ce qui m’intéresse, c’est les perspectives, et elles sont bonnes. Mon pronostic, c’est que dans dix ans, la moitié des coaches de LNA seront suisses.