Quand un président doit quitter sa fonction, qu’elle soit politique ou à la tête d’un organisme sportif international, il aime à laisser un héritage qui fait que l’on se souviendra de lui et de son action (les Anglo-Saxons parlent de legacy). Si possible quelque chose d’un peu plus noble que le «casse-toi pauv’c…» de Nicolas Sarkozy. Au CIO, par exemple, on se remémore feu Juan Antonio Samaranch parce qu’il a inclus l’olympisme dans le monde moderne, celui de l’argent, et donné les Jeux à la Chine. Pékin 2008 qui, entre parenthèses, n’aura en rien modifié l’attitude du régime chinois envers les droits humains, pas davantage que la question tibétaine.

Au lendemain du choix de la ville dépositaire des JO d’été 2020, le 7 septembre 2013 à Buenos Aires, ce sera au tour de Jacques Rogge d’abandonner le leadership de l’instance olympienne après douze années de pouvoir – depuis la réforme institutionnelle à la suite des scandales de corruption autour de Salt Lake City 2002, le président du CIO est élu par la session plénière pour huit années, avec une rallonge possible de quatre. Le vote en faveur de «sa» dernière cité des Jeux prend ainsi une valeur toute particulière pour le big boss belge, lui qui a déjà réussi à déplacer les JO pour la première fois vers l’Amérique du Sud (Rio de Janeiro 2016).

Etape initiale de ce chemin présumé historique mercredi prochain à Québec, où la commission exécutive du CIO – 14 membres dont les Suisses René Fasel et Denis Oswald – décidera, sur la base d’un rapport d’experts, qui est recalé ou au contraire qui mérite l’appellation de ville candidate parmi les cinq requérantes.

Cinq, le nombre ne traduit aucun engouement. Rome aurait dû faire partie du voyage, mais le premier ministre Mario Monti, au nom de la rigueur, n’a pas voulu dépenser l’argent des Italiens pour une telle candidature et l’a donc retirée. Velléitaires, Brisbane, Le Caire, Berlin, Budapest, Delhi, Kuala Lumpur et Lisbonne ont renoncé avant l’heure. Restent, sur la table québécoise du 23 mai: Istanbul, Tokyo, Doha, Bakou, Madrid. A partir de là, le «gouvernement» du CIO devra opérer un choix de finalistes qui, selon plusieurs analystes, indiquera déjà laquelle pourrait être élue par le plénum à l’automne 2013.

Istanbul: ménagerla chèvre et le chou

Quatre fois candidate malheureuse, la Porte de l’Orient sera sélectionnée à coup sûr, même si ses problèmes de transport crèvent les yeux. Son gros défaut, sa dualité entre l’Eurofoot 2020 – que la Turquie est assurée d’obtenir face aux Celtes (Ecosse, Galles, Irlande) et à la Géorgie – et les JO de la même année. «Le peuple turc veut les Jeux olympiques plutôt que l’Euro, il n’y a aucun doute là-dessus», avait affirmé au Temps un haut responsable du FC Galatasaray, le plus grand club… de football du pays. Propos corroborés jeudi par un ténor du Comité olympique turc, Hasan Arat: «L’organisation des Jeux à Istanbul est une priorité nationale, la Turquie ne fera jamais rien qui puisse la mettre en péril.» Beaux discours, qui ne devraient pas empêcher la mégapole du Bosphore de lorgner sur les deux tableaux, avec son PIB en hausse constante (5% attendus en 2012 dans un contexte de stagnation).

Double jeu dangereux? Pas forcément. «Istanbul combine l’Europe, l’Asie et le Moyen-Orient», relève un insider patenté du mouvement olympique. «Ce sera la carte de Jacques Rogge qui, après Rio 2016, partirait sur une nouvelle et audacieuse ouverture, très séduisante pour les membres votants de la session du CIO [actuellement 106]. De ce point de vue, la Turquie devrait remporter les Jeux, malgré la concurrence supposée de l’Eurofoot ou la solidité des dossiers techniques de Tokyo et Doha.»

Détail à souligner, les Jeux 2020 seront attribués quatre mois avant l’Euro. Ça laisse une (très) petite marge de manœuvre aux candidats ottomans.

Tokyo: la favoritedonnée perdante

Grosse déception de 2016, Tokyo apparaît aujourd’hui favorite sur le plan des infrastructures et de l’expérience, puisque le Japon a organisé les JO estivaux (Tokyo 1964, précisément), aussi bien que ceux d’hiver (Sapporo 1972 puis Nagano 1998). Cependant, l’ombre de la catastrophe de Fukushima plane encore sur l’archipel. «Nous n’en tiendrons pas compte», nous dit un membre du cénacle de Vidy, lui aussi sous le couvert de l’anonymat. «Sinon, il faudrait exclure du processus de candidature tous les pays qui possèdent des centrales nucléaires avec des risques de tsunami ou de séismes!» Et de confirmer: «Le CIO considère Tokyo comme une assurance qu’offre une mégalopole au sein d’un Etat économiquement fort. Opter en faveur du Japon serait moins périlleux, mais également beaucoup moins excitant, qu’Istanbul…»

Tokyo sera présélectionnée, en sachant que son statut de No 1 présumé ne représente aucune garantie de victoire, le CIO l’a démontré à maintes reprises.

Doha: la candidatemal-aimée

Le CIO serait-il prêt à reproduire «le coup de Rio» – Mondial de foot 2014, JO 2016 – à l’envers, puisque le Qatar a reçu la Coupe du monde 2022? En tout cas, l’aréopage olympien a accordé à l’émirat le droit exceptionnel de planifier des Jeux d’été en octobre, afin d’éviter la chaleur étouffante.

«Je ne le pense pas, car dans ce cas, les Jeux de Doha en 2020 deviendraient un événement test en vue du Mondial 2022», commente l’expert précité. «Le CIO n’aimerait vraiment pas passer avant le football et lui servir de champ d’expérimentation. Il s’agit d’une question de préséance. De surcroît, octobre s’avère une période très mauvaise pour les Etats-Unis, principaux pourvoyeurs de droits TV et internet [NBC a acheté 4 milliards de dollars le «package» JO 2014, 2016, 2018, 2020]. C’est un mois où l’entier des activités américaines bat son plein, sans compter le décalage horaire très défavorable pour les principaux sports. Il y a enfin le problème des restrictions de liberté et la ségrégation des sexes, la dictature d’une famille régnant depuis 1971 sous un régime de monarchie non constitutionnelle.» «S’il veut terminer son mandat sur une note positive, Jacques Rogge fera tout pour que Doha s’incline… en finale. Car nous pouvons difficilement lui dénier le droit de la disputer», note encore l’olympien contacté.

Bakou: la victime toute désignée

Exclue de la short list pour 2016, la capitale de l’Azerbaïdjan propose des Jeux dans «une nouvelle région du monde», mais ne possède pour l’heure aucune des constructions requises. Sans omettre que le régime politique népotique et dictatorial du pays dessert sa volonté de concourir. Elu puis réélu avec 88% des suffrages, le président ex-communiste Ilham Aliyev est le fils du président Heydar Aliyev…

«Même si le pays, riche du pétrole, prétend y arriver, la commission exécutive du CIO ne va pas présélectionner Bakou sur la base de critères techniques insuffisants, histoire de dissimuler une élimination purement politique», poursuit notre expert. «C’est «la» ville requérante qui ne passera pas la rampe, officiellement en raison du manque de chambres d’hôtels disponibles, puisque le CIO exige un minimum de quasi 50 000.»

Madrid: la promessed’un casse-pipe

«Une dette publique qui atteint 80% du PIB, la crise structurelle profonde, le chômage à 25%, tout cela ne disqualifiera pas les Madrilènes d’entrée… car le CIO leur a demandé d’être candidats! Après, en janvier 2013, soit au moment où il s’agira de fournir les garanties financières concrètes, Madrid ne pourra pas s’exécuter, et n’aura guère l’occasion de justifier d’une quelconque relance grâce aux JO, dès lors que les installations existent déjà. A mon sens, comme en 2012 et en 2016, pire encore, la capitale espagnole va au casse-pipe.»