Football

Entre Lucien Favre et Pascal Dupraz, un derby lémanique au bord de la Méditerranée

Le Vaudois et le Savoyard ont en commun leur attachement à leur région d’origine, la fascination qu’ils suscitent en Ligue 1 et le respect qu’ils se portent. Mais les deux entraîneurs, face à face dimanche pour Nice - Toulouse (3-0), demeurent très différents

«Ce qu’a fait Claudio Ranieri avec Leicester City, c’est très impressionnant. Mais Zinedine Zidane, c’est bien également. Et Lucien Favre, c’est très très bien aussi.» Invité, après la défaite de son Toulouse FC à Nice dimanche soir (3-0), à indiquer son favori pour le titre d’entraîneur de l’année, Pascal Dupraz en a profité pour flatter son adversaire du jour.

Avant la rencontre, il avait déjà dit son «admiration» pour le parcours du technicien vaudois. Lancé sur la question, Lucien Favre lui a rendu la monnaie de sa pièce lors de sa propre conférence de presse: «Il a sauvé son équipe d’une situation presque impossible la saison dernière, avec beaucoup de doigté, beaucoup de psychologie. Il fait un magnifique boulot à Toulouse, comme il l’avait déjà fait auparavant à Evian-Thonon-Gaillard.»

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Pour la seizième journée du championnat de Ligue 1, le Vaudois Lucien Favre et le Savoyard Pascal Dupraz étaient face à face pour un derby lémanique au bord de la Méditerranée. Les deux entraîneurs se tiennent en haute estime et vers eux converge l’admiration de la France du football. Ils ont en commun une histoire avec Servette; Favre y a joué entre 1984 et 1991, comme le père de Dupraz une vingtaine d’années auparavant. Il y a aussi Toulouse: 33 ans avant que Dupraz prenne les rênes du «Téfécé», Favre en avait été le meneur de jeu pour son unique expérience à l’étranger comme footballeur (1983-1984). Cette saison-là, le 7 avril, Toulouse bat Brest 1-0. Les deux hommes sont en short sur le terrain pour leur première confrontation directe.

Question de valeurs

Devenus entraîneurs, ils ont privilégié la grosse doudoune pour leur deuxième rencontre, dimanche soir à l’Allianz Riviera. Entre Nice et Toulouse, c’était le choc de deux équipes qui surprennent en cette première partie de saison. Les ogres du championnat, le PSG et l’AS Monaco, en savent quelque chose. En tête du classement, l’OGC Nice les tient en respect, à quatre et trois points. Toulouse, de son côté, est la seule équipe à les avoir battus tous les deux, 2-0 et 3-1, et pointe à une huitième place qui ressemble au paradis pour une formation à qui tant d’observateurs promettaient la Ligue 2 cette saison.

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Derrière ces belles histoires sportives, il y a deux entraîneurs qui fascinent par leurs résultats, leur travail et leur personnalité. Qui secouent les habitudes de la Ligue 1 avec des méthodes singulières. Le premier est pourtant Français, mais il dit souvent qu’il se sent «avant tout Savoyard», et, né à Annemasse, «plus proche des Suisses que d’un habitant du nord de la France». D’un côté et de l’autre de la frontière, il retrouve «une certaine quiétude, la politesse, le savoir-vivre, l’ordre, la responsabilité citoyenne», expliquait-il au «Temps» durant l’été. Des valeurs que ne renierait sans doute pas Lucien Favre, lui qui revendique son identité terrienne et son attachement à sa campagne vaudoise, demeuré intact malgré les «déracinements» professionnels – la Suisse alémanique, l’Allemagne et la France aujourd’hui.

Opposition de styles

Mais pour faire un bon derby, la proximité géographique ne suffit pas; il faut aussi une opposition de styles. Ça tombe bien: les deux hommes sont peut-être presque de la même terre, mais ils ne sont pas faits du même bois. Les quelque 16 000 spectateurs de l’Allianz Riviera ont pu l’observer dimanche. Pascal Dupraz extériorise beaucoup, il fait de grands gestes, se déplace vite dans sa zone et en dépasse parfois la limite, se tenant presque sur le terrain. Il crie, se tape sur les cuisses, encourage, peste. Lucien Favre bouillonne aussi, mais plus intérieurement. Le Vaudois fait moins de mouvements. Il multiplie par contre les allers-retours vers son banc pour échanger, et consigne constamment ses observations dans un petit cahier.

Après chacun des trois buts de son équipe, il a exulté, levé les bras, avant de vite remettre les mains dans le cambouis. Lorsque Alassane Pléa a inscrit le 1-0, il a profité que ses joueurs se congratulent près de lui pour glisser de petites consignes individuelles à deux ou trois joueurs. Au-delà de ses résultats, c’est ce qu’aime la France du football chez le Vaudois. Son souci du détail. Son travail méticuleux. Les médias s’émerveillent de cet entraîneur qui se concentre sur les fondamentaux (correction de gestes, ajustement de placements, éducation tactique) pour aboutir à un football sophistiqué. On aime Favre comme on apprécie la belle horlogerie, pour la précision du mouvement, l’expertise et le savoir-faire qui s’en dégage.

«Causerie» devenue mythique

D’autres raisons font la popularité de Pascal Dupraz. L’ancien mentor d’Evian-Thonon-Gaillard est en premier lieu un meneur d’hommes, un motivateur hors pair, adepte d’un coaching convoquant davantage l’émotionnel. En fin de saison dernière, il a laissé entrer des caméras pour sa «causerie» avant le match décisif contre Angers. La séquence est devenue virale, mythique. L’international suisse de l’équipe François Moubandje expliquait à cette époque que le Savoyard avait «redonné confiance à l’équipe», que ses discours visaient juste et que ses convictions étaient contagieuses.

L’opposition de styles se traduit en conférence de presse d’après-match. Chez Dupraz, il est question d’attitude: «J’ai constaté beaucoup de vaillance chez certains, beaucoup de courage. Cela donne envie de leur pardonner les erreurs techniques.» Chez Favre, l’attention reste portée sur le technico-tactique: «Nous avons livré un bon match. Face à une équipe très agressive au pressing, il fallait jouer plus vite pour ne pas subir.»

L’amour des supporters

Les interventions médiatiques des deux hommes n’ont rien à voir mais sont du même intérêt. Pascal Dupraz, c’est la parole libérée et des petites phrases qui font mouche; Lucien Favre, l’analyse circonstanciée et la description précise. Les amateurs de football peuvent aimer les deux, comme le cinéphile peut apprécier un film d’action au même titre qu’un thriller psychologique.

Les deux hommes se retrouvent d’ailleurs dans l’amour que les supporters leur portent. A Toulouse, le Stadium chantait «Toulouse en Ligue 2!» avant l’arrivée du Savoyard; il scande maintenant son nom. A Nice, plusieurs fervents supporters croisés durant le week-end considèrent Lucien Favre «comme un dieu». «On s’attendait à une saison difficile et nous voilà en tête avec quatre points d’avance avant d’aller jouer à Paris, décrit l’un d’entre eux. Grâce à lui, tous les joueurs font une saison extraordinaire.» En Ligue 1, la hype lémanique ne fait peut-être que commencer.

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