Méfiez-vous des apparences, elles sont parfois trompeuses. Laurel et Hardy ne s'appréciaient qu'à doses homéopathiques loin des caméras, ne s'entendant que pour faire rire aux éclats leur public. Le souvenir de Bernard Hinault et Greg LeMond, franchissant main dans la main la ligne d'arrivée à l'Alpe d'Huez en 1986, reste gravé dans les mémoires du Tour de France, les deux leaders se détestant cordialement. Dans l'univers de la petite balle, les «Woodies» australiens, Mark Woodforde et Todd Woodbridge, considérés comme les meilleurs spécialistes de double, vivent dans deux univers différents, ne communiquant, comme par magie, que sur le court. Sous nos latitudes, le baromètre des relations entre Martina Hingis et Patty Schnyder est variable, tendance glaciale. Et celles entre Marc Rosset et Jakob Hlasek tournent au vinaigre et au règlement de compte.

Chacun a leur manière, Hlasek (36 ans) et Rosset (29) ont incarné le tennis masculin suisse de ces dernières années, en ont écrit les plus belles pages, aux Masters, aux JO, à Roland-Garros et en Coupe Davis. Mais la nomination de «Kuba», début novembre, comme nouveau patron et capitaine des équipes nationales masculine (Coupe Davis, à la place de Claudio Mezzadri) et féminine (Fed Cup), a rallumé les braises d'un feu qui ne s'était jamais complètement éteint. Et qui s'est vu subitement relancé par une pléiade de non-dit et une politique de communication défaillante de la Fédération suisse de tennis. Le point de non-retour est atteint. Hlasek installé et confirmé pour cinq ans dans ses nouvelles fonctions, Rosset, Bastl et Manta boycotteront le match contre l'Australie, en février. «J'ai été nommé par la Fédération, j'ai un travail à accomplir et je n'abdiquerai en aucun cas», relève Hlasek. «Jakob doit démissionner de son poste de capitaine, je ne vois aucune autre option», plaide Marc Rosset.

Depuis l'annonce vendredi dernier du boycott de l'équipe suisse (à l'exception de Roger Federer), c'est du fond de court, sans s'affronter directement à la volée, que le Genevois et le Zurichois ne masquent plus leur différend. Les coups de gueule de Marc Rosset n'ont jamais été une denrée rare. «Que Jakob cesse de dire qu'il n'est pas fâché avec moi, c'est un mensonge! Nous traîner dans la boue et nous faire passer pour des gens irresponsables ne rime à rien. Sans doute n'a-t-il pas la conscience tranquille», lance le champion olympique de 1992. Déçu bien plus qu'amer, le nouveau boss du tennis suisse parle de «jardin d'enfants». Et de poursuivre: «C'est vrai, j'ai perdu confiance en Rosset. Depuis longtemps, j'ai constaté que chez Marc, ce sont souvent les intérêts personnels qui prennent le dessus, il change constamment d'opinion.»

L'un et l'autre se reprochent mutuellement d'avoir déclenché en premier les hostilités. «Je dois bien rétablir la vérité», souffle Marc Rosset. Sa vérité. Celle de Jakob diffère sur de nombreux points. Interviewés à quelques heures d'intervalle à Montreux et à Ecublens, les deux anciens compères s'entendent au moins sur un point: il n'y a pas d'accord entre eux! Marc Rosset rappelle «qu'à son arrivée sur le circuit en 1989, Hlasek l'a vu comme un rival, un second Suisse qui brisait son monopole». Kuba parle d'un «collègue, devenu ami, qui n'est pas toujours facile». Dès 1991, la situation s'est pourtant améliorée, créant même par moments une union sacrée, qui, alors, n'était pas feinte, mais relativisée aujourd'hui. «Nous nous entendions dans l'intérêt national. Nous nous fréquentions amicalement sur les tournois, mais nous ne nous téléphonions pas le reste du temps», relève Jakob.

La véritable rupture remonte au début de l'année. Le 27 janvier, à Melbourne, Marc Rosset annonce qu'il ne veut plus de Stéphane Oberer, son fidèle entraîneur jusqu'en 1998, comme capitaine de Coupe Davis. «C'est lui ou moi», tel est l'ultimatum du Genevois. Chef de délégation de l'équipe nationale et à ce titre manager, Jakob Hlasek s'estime trahi et accepte d'en parler pour la première fois. «Dans ce cas-là, Marc a commis une véritable faute professionnelle. Depuis dix ans, un authentique partenariat s'était instauré entre les joueurs de Coupe Davis et Swiss Tennis. Dans le domaine financier et dans le fonctionnement. Les problèmes devaient être réglés au sein du groupe. Or, Marc a tiré à boulets rouges sur Stéphane Oberer, sur Swiss Tennis et même sur moi. C'est pour cela que j'ai démissionné de mon poste de chef de délégation, je ne pouvais pas cautionner cela. Critiquer à ce point Stéphane Oberer, après avoir travaillé dix ans avec lui, m'a déçu. Je me suis permis de le dire à Marc.»

Le son de cloche est différent chez le numéro un suisse. «J'ai respecté tous ces principes, se révolte-t-il. Je n'ai lancé cet ultimatum, le seul de ma carrière, qu'après avoir informé au moins deux mois avant et Jakob et Swiss Tennis de mon désir ne plus travailler avec Stéphane Oberer. Mais c'était un dialogue de sourds, rien n'avançait. Jakob ne s'est pas mouillé.» Hache de guerre déterrée, abcès crevé, reste aujourd'hui pour le tennis suisse à recoller les pots cassés.