Une entreprise et un projet sportif se gèrent-ils de la même manière? Les deux peuvent-ils s'enrichir mutuellement? Les 4 et 5 avril prochain, l'Aide sportive suisse, en partenariat avec Le Temps, organise à Macolin un séminaire sur le thème du «management du succès»*. Y interviendront notamment Magali Messmer, médaillée de bronze au triathlon des Jeux olympiques de Sydney; Jean-Pierre de Vincenzi, entraîneur de l'équipe de France de basket médaillée d'argent aux JO; Jean-Pierre Egger, ex-entraîneur du lanceur de poids Werner Günthör et ancien préparateur physique des footballeurs de l'Olympique de Marseille, aujourd'hui chargé de la préparation de l'équipe de France de basket; et Alexander Bergmann, doyen de la Faculté des Hautes Etudes Commerciales de l'Université de Lausanne, spécialiste de l'étude du comportement organisationnel. En préambule à ce séminaire, les deux derniers intervenants se sont rencontrés à l'Université de Lausanne pour échanger leurs réflexions. Un débat original et stimulant.

Le Temps: Méthodes de «coaching», week-ends de motivation en rafting, gestion du stress: on a l'impression que les entreprises s'inspirent de plus en plus du sport…

Alexander Bergmann: C'est exact. Aujourd'hui, les entreprises s'inspirent moins de l'armée. Elles ont d'abord emprunté au sport son vocabulaire. Puis elles ont commencé à inviter des entraîneurs pour des séminaires. La transposition des méthodes de gestion sportives est une suite logique.

– Que recherchent les entreprises?

A. B.: Avant tout, un mode de fonctionnement plus dynamique. Le sport véhicule une image de jeunesse, d'enthousiasme. Il mêle les performances individuelles et collectives. Il exige aussi des compétences de plus en plus pointues: les performances des athlètes sont filmées, leurs habits sont testés en laboratoires… On est tellement à la limite de la performance que le moindre détail est soigné. En ce sens, il existe de nombreuses analogies entre le sport et l'entreprise.

– Pourtant, et Jean-Pierre Egger est bien placé pour le savoir, quand Yves Marchand a voulu amener des méthodes de gestion «froides», rationnelles, à l'Olympique de Marseille en devenant son président, il a connu d'énormes problèmes. Est-ce à dire que le sport reste hermétique aux méthodes de l'entreprise?

Jean-Pierre Egger: Marseille est un cas particulier. Il existe tant d'intérêts occultes autour de l'équipe que de nombreuses personnes ont avantage à ce que ce club soit mal, voire pas du tout administré. Rien n'est possible quand il n'y a ni rigueur, ni synergie entre les individus. Mais je reste persuadé qu'un club peut se gérer comme une entreprise. C'est une question d'encadrement.

– Le critère de performance diffère. Une entreprise veut générer de l'argent, alors qu'un club veut généralement obtenir des résultats sportifs…

A. B.: Moi, je ne vois aucune différence. Un club doit aussi vendre son produit. Le but final du sport professionnel est de gagner de l'argent. Or, pour attirer le public et les sponsors, il faut produire des performances. La différence, c'est que le sport met en scène une élite. Une entreprise de 2000 employés est forcément plus difficile à gérer qu'une équipe de vingt joueurs triés sur le volet et achetés chacun pour quelques millions de francs. L'autre grande différence, c'est qu'on trouve davantage de plaisir chez les sportifs que dans le personnel des entreprises. Je n'ai encore jamais vu un PDG porté sur les épaules de ses employés après un bon résultat. Les relations sont beaucoup plus intenses et émotionnelles dans le sport. Sans doute est-ce dû en partie au fait que la compétition se déroule dans un laps de temps relativement court. En entreprise, le match est permanent, et l'expression d'émotions se cristallise autour de certains projets. J'étais chez Matra quand ils ont obtenu le contrat de construction du métro de Séoul aux dépens de Siemens. Je peux vous dire qu'ils ont fêté ce contrat comme une victoire…

– Existe-t-il une alchimie du plaisir propre au sport?

J.-P. E.: Non, il s'agit davantage d'un mode de fonctionnement. Un bon entraîneur cherche chaque jour de nouveaux stimuli. Il se demande: «Que vais-je faire aujourd'hui pour que mon athlète soit meilleur demain?» Peu de patrons d'entreprise se demandent quels types de stimuli ils peuvent introduire pour faire grandir les autres en même temps qu'eux.

A. B.: La relation entre l'investissement dans les ressources humaines et l'exploitation de ces ressources diffère. L'entreprise est nettement plus orientée vers l'exploitation que vers le développement des compétences. Elle peine souvent à trouver un équilibre où la personne a un rendement tout en se développant aussi pour demain. On ne construit pas à partir de la motivation de l'individu quelque chose qui peut être utile en entreprise. Le sport, c'est environ 90% d'entraînement pour 10% de performance. L'entreprise, c'est 10% d'investissement pour 90% d'exploitation de ce que l'on a entraîné.

J.-P. E.: Cela dit, il faut se rendre compte qu'en sport chaque jour est une compétition, une occasion d'aller vers de nouvelles limites, avec des rendez-vous clés. Werner Günthör, par exemple, a remporté trois médailles d'or du lancer du poids aux championnats du monde, mais aucune aux Jeux olympiques. Or, si ces trois médailles sont supérieures en valeur pure à une victoire olympique, cette dernière vaut sans doute davantage aux yeux du public.

– La recherche de la performance entraîne parfois des coûts, comme le dopage. Pourquoi en parle-t-on davantage dans le sport que dans les entreprises?

A. B.: Difficile à dire. J'ai l'impression que, jusqu'à récemment, les entreprises faisaient avec leurs ressources humaines ce qu'elles faisaient il y a vingt ou trente ans avec leurs ressources naturelles: elles externalisaient les coûts. Elles «polluaient» socialement et psychologiquement, avec pour résultat des employés dépressifs ou alcooliques. Aujourd'hui, on assiste à un tournant: les entreprises ont réinternalisé les coûts. Elles ont pris conscience des conséquences néfastes du stress sur leur bonne marche. Un certain nombre d'entre elles permettent à leur personnel de faire la sieste, par exemple. Mais je déplore l'absence de limites à la performance, en entreprise comme en sport. On a perdu le sens de la mesure. L'accélération est telle aujourd'hui que plus personne ne maîtrise quoi que ce soit; on ne parle plus de «concurrence», mais de «guerre». Il faudrait peut-être un jour définir la performance par rapport à autre chose que le critère du «toujours plus».

J.-P. E.: Je suis optimiste. Comme le professeur Bergmann, je sens une montée de l'éthique. La performance à tout prix a coïncidé dans le temps avec la surconsommation, la pollution, les prêts bancaires à outrance. Je crois qu'il s'est produit ces dernières années une prise de conscience généralisée, des enjeux environnementaux au dopage en passant par les problèmes bancaires. A mon sens, il existe en ce début de XXIe siècle des garanties que nous vivrons un siècle beaucoup plus spirituel, caractérisé par davantage de sagesse et de sensibilité.

* Renseignement et inscriptions auprès de l'Aide sportive suisse, tél. 022/328 99 66.