Soudain, le doute: les tests de détection de l'EPO (érythropoïétine) sont-ils fiables, ou fait-on fausse route? Mardi prochain, à Lausanne, la commission exécutive du Comité international olympique (CIO) doit prendre une décision définitive quant à leur introduction aux prochains Jeux olympiques. Une décision qui se fondera notamment sur le rapport de sa commission juridique, mais qu'on imagine mal négative après la validation scientifique conjointe des deux méthodes de détection australienne et française (lire nos éditions du 2 août dernier). Un mois après cette validation, une grande partie des acteurs de la lutte antidopage s'accordent en effet à penser que ce premier pas hautement symbolique diminuera la marge de manœuvre des consommateurs d'EPO, actifs dans des sports d'endurance comme le marathon, le cyclisme, le demi-fond, la natation, le ski de fond, l'aviron ou le triathlon, même si les tricheurs les mieux lotis ont déjà passé à de nouveaux produits moins détectables. Et pourtant, après avoir étudié les deux premiers tests de détection de l'EPO, plusieurs spécialistes se posent des questions quant à l'efficacité scientifique de la méthode adoptée, et sur la décision prise dans un contexte de pression énorme par les experts indépendants nommés par CIO. Tous ces acteurs critiques n'ont accepté de parler que sous le sceau de l'anonymat, par crainte des conséquences que leur prise de position pourrait avoir. «Les Jeux de Sydney seront peut-être bien les plus propres de l'histoire, dit l'un d'eux. Mais surtout pour une bonne raison: parce qu'on n'a pas les moyens d'attraper les tricheurs.»

Les deux méthodes sont-elles complémentaires?

Plusieurs scientifiques reconnus en doutent, et ce aux dépens de la méthode de détection australienne. Celle-ci a l'avantage d'être plus rapide et de détecter des anomalies survenues plusieurs semaines avant le contrôle. Mais, contrairement à la méthode française, qui prouve directement la présence d'EPO artificielle dans le corps, elle ne met en évidence que des paramètres du sang modifiés par la prise d'EPO. «Avec cette méthode indirecte, on ne pourra jamais être sûr à 100% qu'il y a eu dopage, estime un spécialiste suisse. Elle tendrait même plutôt à diminuer l'impact de la française. A mon sens, elle se prêterait davantage à un suivi médical tel que celui que les dirigeants du cyclisme ont mis en place. Dans ce dernier cadre, on étudie l'évolution des paramètres biologiques secondaires du coureur, on repère les dysfonctionnements et, si, par exemple, son hématocrite (n.d.l.r.: taux de globules rouges dans le sang, qui peut être augmenté notamment par la prise d'EPO) est trop élevé, on le met en arrêt de travail.»

D'autres acteurs vont plus loin: la méthode australienne ne serait pas aboutie. «Elle est intéressante, dit l'un d'eux, mais elle ne tient pas compte des exceptions métaboliques et des conditions particulières comme l'altitude, qui peuvent influencer les paramètres biologiques. Sous la pression politique, et pour faire symboliquement de leurs JO des Jeux propres, les Australiens sont allés vite. Trop vite, peut-être. Pour être franc, je crains un «bug» en septembre.»

Seuls les tricheurs imprudents se feront-ils attraper?

Probablement que oui. Avant d'être déclaré dopé, un sportif devra avoir subi deux contrôles positifs simultanés, un dans les urines selon la méthode française et un dans le sang selon la méthode australienne. «Si l'un des deux contrôles est négatif, le sportif sera déclaré négatif», a déjà averti le prince de Mérode, président de la commission médicale du CIO. Or, puisque le test français ne détecte pas l'EPO dans les urines au-delà de trois jours après la dernière prise, les tricheurs n'auront qu'à se débrouiller pour bien planifier leur dopage. Un jeu d'enfant. Les scientifiques et les tricheurs malins savent en effet qu'un traitement efficace à l'EPO – on parle de trois doses quotidiennes au minimum pendant trois semaines – produit ses effets pendant deux à trois semaines après la dernière injection, moyennant parfois une ou plusieurs prises complémentaires lors des épreuves de longue durée. Et ils savent aussi qu'aucune trace du produit ne demeure dans l'urine au-delà de trois jours.

C'est donc là tout le dilemme du test français: ses concepteurs ne peuvent pas prolonger son efficacité pour de simples questions physiologiques. «Dans ces conditions, je doute qu'un tricheur amène de l'EPO à Sydney et se dope sur place, avoue un dirigeant d'une fédération sportive internationale. Ce serait prendre des risques inutiles.»

Quelles mesures permettraient d'améliorer la recherche de l'EPO?

Deux propositions reviennent régulièrement dans la bouche des scientifiques interrogés: une meilleure gestion des contrôles inopinés basés sur le test français (donc dans une fenêtre de trois jours) et un suivi médical sur l'exemple du cyclisme. «On ne pourra jamais contrôler tout le monde. Par conséquent, essayons d'optimiser le nombre limité de tests en collaboration avec les autorités sportives et les médecins du sport, avance le spécialiste suisse. Il ne sert à rien, comme cela se fait encore parfois, de chercher des anabolisants (n.d.l.r.: qui augmentent la masse musculaire) chez un golfeur. En ciblant les contrôles de l'EPO sur certains sports qu'on sait particulièrement touchés, et en les effectuant lors de périodes sensibles, avant les grandes compétitions, on gagnera forcément en efficacité.»

Le suivi médical, lui, permettrait sur la durée d'établir une complémentarité entre les contrôles et une étude de l'évolution des paramètres biologiques des sportifs dans un cadre de santé du travail, et dans une appréhension plus globale de la problématique du dopage. Avant même la validation des deux tests de détection de l'EPO, plusieurs chercheurs évoquaient la possibilité d'introduire ce type de «contrôles longitudinaux» en Suisse, notamment dans les cercles du Laboratoire d'analyse du dopage de Lausanne – le seul en Suisse accrédité par le CIO – et de la commission de lutte contre le dopage de l'Association olympique suisse. Interrogé à ce sujet (lire notre édition du 26 juillet), Matthias Kamber, chargé de la prévention à l'Office fédéral du sport de Macolin, espère pouvoir lancer en automne un projet pilote de suivi médical sur des sportifs d'élite suisses, «pour pouvoir déceler les éventuels dysfonctionnements biologiques et avoir un signal d'alarme». La généralisation de ce suivi – qui hélas coûte cher – constituerait une avancée incontestable dans la préservation de la santé des sportifs.