Football

Equipe composée de migrants, l’Alma de Africa est bien plus qu’un club

A Jerez, tout au sud de l’Espagne, est née il y a quatre ans Alma de Africa, une équipe formée par des migrants. Grâce à cette initiative, ses membres ont pu s’intégrer à la société andalouse et entamer une nouvelle vie

L’histoire de Bachir est celle de beaucoup. «Mon business ne marchait pas tellement, alors j’ai pris un avion pour le Maroc, car un ami m’avait dit qu’il pouvait me faire passer en Espagne pour 2 millions de francs CFA (3450 francs), raconte ce Sénégalais de 24 ans. Quand je lui ai donné l’argent, il a aussitôt disparu… J’ai tenté de rejoindre les côtes espagnoles à trois reprises, après avoir soudoyé des militaires marocains à Tanger pour qu’ils détournent le regard. Les deux premières fois, la mer était agitée, le bateau s’est retourné après avoir fait plus de 4 kilomètres et on a dû revenir à la nage. La troisième fois, on a réussi à rejoindre Tarifa [port espagnol] où la Croix-Rouge nous a aidés à débarquer avant qu’on ne soit placés dans un centre. Ensuite, on a été envoyés dans une prison à Puerto Real, où l’on a pris nos empreintes et notre identité avant d’être transférés dans un gymnase à Jerez.»

Jerez de la Frontera, Andalousie, sur la côte atlantique sud de l’Espagne, 200 000 habitants, à 600 km de Madrid et 150 km de Tanger. Le point de chute pour de nombreux migrants venus d’Afrique de l’Ouest ou d’Amérique du Sud. Un lieu synonyme d’espoir, souvent déçu.

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Après un mois à dormir sous les panneaux de basket, Bachir trouve une famille d’accueil. Il leur parle de son amour pour le football, qu’il pratiquait à Dakar, et son histoire prend alors une tournure particulière. Paco et Aurora Cueva lui présentent Alejandro Benitez, qui a monté en 2015 Alma de Africa («Ame de l’Afrique»), une équipe de football constituée en majeure partie de migrants. «La population de Jerez est accueillante et ouverte, fait remarquer cet ancien footballeur semi-professionnel. On reçoit beaucoup de soutien de la part des autres associations locales, qui nous aident à leur trouver des logements, du travail ou leur offre des repas.»

Entrées payées avec des dons alimentaires

Alejandro n’était pas prédestiné à diriger cette équipe cosmopolite. «Un ami m’a appelé un jour, car il y avait un groupe d’Africains qui se retrouvaient dans un parc pour jouer tous les dimanches après-midi, relate le quinquagénaire. Il m’a demandé si je pouvais venir les arbitrer, car à chaque fois ils finissaient par se chamailler pour savoir s’il y avait corner ou non, si le ballon était entré dans le but ou pas… J’y suis allé et je me suis rendu compte qu’il y en avait quelques-uns qui jouaient bien.»

Avant le premier match, je leur ai dit qu’il risquait de faire face à des commentaires racistes, à des insultes, mais heureusement ce n’est jamais arrivé

Alejandro Benitez, président du club

Un tournoi amical est alors organisé avec deux équipes de la région fin 2014. Les spectateurs sont invités à payer leur entrée avec des aliments non périssables destinés à la soupe populaire. Plus de 100 kilos de nourriture sont récoltés. Cette première expérience positive donne envie aux joueurs comme à Alejandro de poursuivre l’aventure, mais, sans-papiers pour la plupart, ils ne sont même pas autorisés à intégrer la dernière division de la Ligue espagnole. En revanche, la Ligue andalouse accepte de les inscrire au sein de sa quatrième division. L’équipe devient officiellement Alma de Africa.

«Avant le premier match, je leur ai dit qu’il risquait de faire face à des commentaires racistes, à des insultes, mais heureusement ce n’est jamais arrivé», se réjouit Alejandro, devenu entre-temps président du club et qui n’oubliera jamais le jour où il a donné les licences à ses joueurs. «Pour la majorité d’entre eux, c’était leur premier document d’identité espagnol. C’est à ce moment-là qu’ils ont réalisé que c’était sérieux, qu’on allait vraiment disputer un championnat tous ensemble.»

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Contacts avec les employeurs locaux

Alors qu’il faut au moins trois ans de présence sur le territoire pour espérer être régularisé, cette licence représente aussi un sésame pour une nouvelle vie. Dans une région où le taux de chômage est l’un des plus élevés du pays, Alma de Africa a permis à certains de trouver un emploi plus stable. C’est le cas d’Issa Abdou (29 ans), le capitaine de l’équipe, employé chez Ikea grâce au soutien de l’association. «Je suis fier de travailler dans l’une des plus grandes entreprises d’Europe», lâche ce Camerounais, que ses coéquipiers surnomment «Karim» et qui conserve sur son genou le stigmate de son passage par-dessus le grillage de l’enclave de Melilla. Les autres survivent comme ils peuvent, sans se lamenter sur leur sort. Le Guinéen Abdoulaye (22 ans), débarqué en Andalousie il y a quatre ans caché dans la cale d’un bateau, s’est associé avec des amis pour laver des voitures, lorsqu’il ne fait pas des extras en restauration.

Arrivé fin 2006 à Algésiras enfoui dans les entrailles d’un camion avec un camarade, Hamid (27 ans) travaille, lui, tantôt dans la sérigraphie, tantôt comme électricien. «On prend le travail qui vient, le choix est assez limité», indique ce Marocain issu d’un petit village berbère de l’Atlas. L’association vient d’entamer des discussions avec des producteurs de fruits et légumes de la région afin de leur proposer les services de ses joueurs pour charger et décharger des camions les jours de marché.

Originaire de Jujuy (nord de l’Argentine), Gerardo Vazquez enchaîne lui aussi les petits boulots. Alma de Africa constitue pour lui un bol d’air dans un quotidien difficile. «Je passais souvent devant le terrain et je les voyais s’entraîner, j’ai eu envie d’en faire partie», confesse ce jeune homme qui a demandé à sa sœur, expatriée à Jerez depuis plusieurs années, de lui écrire une lettre d’invitation afin d’être autorisé à la rejoindre. «Alma de Africa a changé ma vie en Espagne, jure pour sa part Bachir, qui prend des cours d’espagnol et se prépare à devenir professeur de français. Elle m’a ouvert des portes, fait rencontrer des gens. Alejandro est comme un papa pour nous. Venir jouer avec l’équipe, ça permet de se vider la tête et d’oublier nos tracas.» «Le football est un langage universel, juge Alejandro. On essaie de leur redonner confiance et de faire en sorte qu’ils s’épanouissent, alors qu’ils se sont sentis trahis en arrivant en Europe, où ils s’imaginaient que l’argent tombait des arbres.»

Une hausse de la mixité sociale

Sur les maillots d’Alma de Africa figure un écusson représentant l’Afrique entouré de cinq mains, ainsi qu’une partie de l’article 14 de la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen: «Toute personne a le droit de chercher asile et d’en bénéficier en d’autres pays.» Il manque le préambule «Devant la persécution…», retiré à dessein «car certains sont contraints de fuir leur pays pour d’autres raisons, comme la faim ou la précarité», insiste Alejandro.

Les associations locales ont constaté une augmentation de la mixité sociale dans les logements à Jerez depuis la création d’Alma de Africa, qui a vu passer des joueurs issus d’une quinzaine de nationalités différentes. «C’est une équipe totalement différente de toutes les autres d’Andalousie, constate Ivan Camacho, l’un des deux Espagnols du club, séduit par ce projet atypique. Cela faisait longtemps que j’avais arrêté de jouer mais la passion qu’ils transmettent m’a convaincu de rechausser les crampons pour les rejoindre. Ils ont beaucoup souffert pour arriver ici et j’aime l’idée de m’imprégner de ce mélange de cultures et de langues.»

Le budget de l’équipe, qui évolue désormais en seconde catégorie régionale, est d’environ 15 000 euros par an. «Chaque licence coûte une centaine d’euros et il faut ensuite payer l’arbitre – 100 euros par match – les déplacements, le matériel…» énumère Alejandro. Des dons d’entreprises et de particuliers permettent de financer ces dépenses, tandis que la municipalité prête trois soirs par semaine le terrain en synthétique du quartier populaire de San Telmo, au sud de la ville.

Un stade virtuel pour les sympathisants

«N’importe qui peut devenir sympathisant d’Alma de Africa en faisant un don à travers notre site web», signale le président de l’association, qui rêve de créer un centre d’accueil destiné aux migrants qui arrivent continuellement d’Afrique. «Je voudrais faire construire un bâtiment où ils seraient hébergés et pourraient bénéficier de formations professionnelles et sportives. Ce serait fantastique de pouvoir leur donner des cours d’entraîneurs et leur permettre d’exercer ici ou dans leurs pays, avec l’un des meilleurs diplômes en la matière en poche.»

L’imagination et la détermination d’Alejandro n’ont pas de frontière: il s’est récemment mis en tête de créer le plus grand stade… virtuel d’Europe pour Alma de Africa afin de financer son centre d’accueil et tente de convaincre le maire de Jerez de le suivre dans ce projet fou. «Si chaque spectateur donne ne serait-ce qu’un euro pour acheter son siège, on peut réunir 100 000 euros et ainsi dépasser le Camp Nou.» Alma de Africa, décidément bien plus qu’une équipe.

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