Et Erik Zabel leva les bras sur la via Roma… Histoire connue, scénario éprouvé, champion exceptionnel: grâce à ses qualités de finisseur, le cycliste allemand a gagné samedi la classique Milan – San Remo pour la quatrième fois en cinq ans, un score égal à celui obtenu par le grand Gino Bartali entre 1939 et 1950. Mais, pour commencer, en lui laissant le chemin libre, ce sont les Italiens qui se sont battus eux-mêmes. Qu'étaient devenues les déclarations des uns et des autres à la veille de la «Primavera» sur leurs intentions de «durcir» la course pour tenter de déstabiliser le grand favori? N'avaient-ils pas promis d'exploiter au mieux le passage du Bric Berton, nouvel obstacle élevé sur la route des coureurs à la place du Col du Turchino?

Les Bartoli, Casagrande, Rebellin, sans parler de Marco Pantani (dont les échéances sont plus tardives), disposaient pourtant des moyens humains nécessaires, au sein de leurs propres équipes, pour lancer des mouvements et créer des brèches dans le système défensif des Deutsche Telekom. Au lieu de cela, comme à l'habitude, ils ont emmené Erik Zabel en carrosse jusqu'à San Remo, terme de la première manche de la Coupe du monde. «Tous mes équipiers ont respecté parfaitement les consignes, soulignait ce dernier. Seul Vinokourov pouvait aller dans les échappées, ce qu'il a fait quand la course a réellement débuté dans la Cipressa. Les autres devaient rester avec moi. Jusqu'au bout, ils ont été parfaits.»

Une fois de plus, le Poggio n'a pas servi de tremplin vers la victoire à Bartoli ou un autre. Il n'y a pas eu de coup de force et rien de cette improvisation que l'on demandait naguère aux acteurs pour briller. Cependant Milan-San Remo a été «sauvée», aux yeux des chroniqueurs, par la deuxième place de Mario Cipollini, surtout par sa grande histoire d'amour qui s'est mal terminée: «Je sais maintenant que je ne gagnerai jamais cette course que je vénère tant», se lamentait-il après l'arrivée.

Dans le Poggio, côte généralement rédhibitoire à ses espoirs de succès, le Toscan avait lâché prise, comme prévu, mais sans capituler pour autant. Ainsi, en plongeant dans la descente, un instinct lui avait soufflé que cette occasion-là ne se représenterait sans doute plus jamais à lui. A 350 mètres de la ligne d'arrivée, il avait échappé au piège, cette chute spectaculaire d'une vingtaine de coureurs provoquée par l'Italien Zanini. Mais quelques longueurs plus loin, son rêve le plus fou, un vœu pieux formulé depuis dix ans, s'éteignait: gêné par le Belge Jo Planckaert (finalement déclassé pour irrégularité), Mario Cipollini ne put disputer correctement ses chances face à Erik Zabel.

Que lui manqua-t-il d'autre pour devancer le champion allemand? Peut-être bien un seul homme, son compatriote Gian-Matteo Fagnini, celui qui, il y a deux ans encore, lançait ses sprints. Quand le dernier étage de la fusée Saeco s'effaçait, Cipollini était parfaitement mis en orbite, et à lui les étoiles! Mais depuis la San Remo 2000, Fagnini est passé à l'ennemi, et samedi, c'est à Zabel qu'il traça la voie du succès.

Il reste qu'au-delà de sa lourde déception, qu'il ressassera sans doute longtemps, on n'attendait pas l'Italien à cette deuxième place (son meilleur classement comme en 1994). Suspendu durant le mois de février (pour avoir frappé l'Espagnol Francisco Cerezo lors lors de la Vuelta), Cipollini n'avait repris la compétition qu'au début du mois, sans se mêler aux sprints de Tirreno-Adriatico, où, au contraire il subissait tous les jours, ou presque, le rythme du peloton. Sa réapparition dans Milan – San Remo a sans nul doute été facilitée par l'absence d'une bataille d'envergure.

Après l'hégémonie d'Eddy Merckx (sept victoires), on prétendait que cette classique italienne ressemblait à une loterie, où la roue de la fortune pouvait sourire à de nombreux candidats. Désormais, le numéro gagnant est bel et bien toujours le même…