C’est une légende que se racontent les journalistes. Le 16 février 2003, une partie des envoyés spéciaux à Saint-Moritz pour les championnats du monde de ski avaient déjà quitté la station lorsque le Valaisan Silvan Zurbriggen décrochait la médaille d’argent du slalom à la surprise générale. De Coire ou Landquart, ils s’affolaient, hésitaient à faire demi-tour, regrettaient d’avoir pris la route ou le train.

Peu importe que l’histoire soit vraie, du moment qu’elle est bonne. Et surtout qu’elle raconte une réalité: dans l’imaginaire populaire, toutes les épreuves du ski alpin ne se valent pas. Les championnats du monde suivent toujours le même déroulé: ils débutent avec le super-G, culminent avec un premier week-end consacré à la descente, puis viennent les épreuves techniques. Au moment du slalom de clôture, la fête est presque finie. On n’attend plus que l’arrivée du dernier concurrent pour éteindre la musique, tirer la prise et rentrer chez soi.

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Mais le slalom vaut mieux que ça. Entre les petits piquets s’illustrent quelques-uns des champions actuels majeurs (Marcel Hirscher, Henrik Kristoffersen, Mikaela Shiffrin) et les plus belles promesses du ski suisse (Wendy Holdener, Luca Aerni, Daniel Yule, Reto Schmidiger). Double championne du monde de la spécialité (1983 et 1987), l’ancienne skieuse Erika Hess fait l’éloge des virages serrés.

Le Temps: La descente est toujours présentée comme l’épreuve reine du ski alpin. Pourquoi?

Erika Hess: Les gens y trouvent peut-être plus de spectacle? Je ne sais pas. Personnellement, je n’ai rien contre les épreuves de vitesse, mais je préfère les courses en deux manches. Tout le monde s’élance une première fois, et tout peut encore changer, cela rend les choses plus intéressantes. A mes yeux, la discipline reine, c’est le slalom.

– Qu’est-ce qui rend le slalom attractif à vos yeux?

– C’est la base du ski. Toutes les épreuves nécessitent une bonne technique, alors chaque skieur est un slalomeur avant d’être un descendeur. A haut niveau, ce qui me plaît, c’est que le slalom requiert une grande précision. Une petite faute, une imperfection et vous êtes éliminé. En descente ou en super-G, il y a plus de vitesse, donc les chutes peuvent être dramatiques, mais il est possible de se rattraper et de rester en course après une petite erreur. Le slalom, lui, ne pardonne rien.

– Quelles qualités spécifiques faut-il pour y exceller?

– La première chose, c’est qu’il faut le pratiquer encore et encore. On ne peut pas faire une manche de temps en temps et être bon. Quant à l’entraînement, il est axé sur la vitesse, l’agilité, la coordination. Je ne peux pas parler de la préparation physique des athlètes d’aujourd’hui mais à mon époque, je me rappelle que je travaillais beaucoup la mobilité et la force-endurance, plutôt que la force pure. Cela, je le faisais naturellement, à la ferme, dans la vie de tous les jours. Mais aujourd’hui, tout est très différent, le travail de condition physique s’est beaucoup développé.

– Vous êtes la seule Suissesse double championne du monde de slalom de l’histoire…

– J’ai toujours été très à l’aise dans cette discipline. Cela fonctionnait. Je suis contente qu’on ne m’ait pas poussée à faire trop de descente. J’en faisais juste ce qu’il fallait pour être sûre de moi et performante en combiné alpin (une descente plus une manche de slalom), l’épreuve où j’ai remporté le plus de titres mondiaux, mais on me laissait me concentrer sur la technique. Vous savez, il faut bien réfléchir avant d’orienter quelqu’un vers la descente. S’il en fait trop, il sera perdu pour le slalom, car on développe des qualités antagonistes. Les athlètes polyvalents, capables de briller dans les quatre disciplines, sont très rares, et je crois qu’on tend de plus en plus à la spécialisation sur deux disciplines: slalom et géant, ou descente et super G. S’entraîner pour le tout est très, très lourd.

– Vous entraînez des jeunes. Sentez-vous très tôt, chez eux, des prédispositions pour un type de disciplines ou l’autre?

– Les enfants que j’encadre ont entre 8 et 15 ans. A cet âge-là, on fait du slalom et du géant. C’est le socle commun pour tous les jeunes skieurs. Il faut une bonne technique de base dans un premier temps. Après, si on observe les jeunes, on voit ceux qui aiment aller vite, ceux qui aiment sauter. Ce seront peut-être les futurs descendeurs. Mais sincèrement, je n’y réfléchis pas.

– A quel âge doit-on choisir entre devenir Beat Feuz ou Luca Aerni?

– A partir de 14-15 ans, on introduit petit à petit les skieurs au super-G et à la descente. Ils en font, mais ils ne sont pas encore des descendeurs pour autant. C’est un cursus. La spécialisation arrive un peu plus tard. Après, choisir entre devenir Beat Feuz ou Luca Aerni… Il y a aussi une question de gabarit. Lorsqu’on les regarde, on peut se douter de leur discipline fétiche respective. Mais il n’y a pas de loi absolue. Prenez Carlo Janka: son physique ne dit pas s’il est descendeur ou technicien.

– La Suisse voit éclore une belle génération de techniciens avec Aerni, Yule, Murisier… Qu’est-ce que cela vous inspire?

– Cela me fait très plaisir et cela démontre la qualité du travail effectué dans les centres régionaux, qui drainent beaucoup de jeunes et qui les portent jusqu’au plus haut niveau. Ce n’est pas évident. Beaucoup de champions du monde juniors peinent à faire le saut de la Coupe du monde. Là, ils ont tous réussi à s’y installer. L’aspect collectif joue un rôle: entre eux, il y a une saine émulation.

– Des médailles suisses en slalom, c’est possible?

– Je ne fais jamais de pronostics, mais oui, j’y crois. Cela dépendra de la forme du jour.

– Plus que dans les autres disciplines, certains athlètes dominent le circuit sans partage. Pourquoi Henrik Kristoffersen, Marcel Hirscher ou Mikaela Shiffrin sont-ils si forts?

– Je ne peux que parler de mon expérience. En slalom, quand les victoires viennent, la confiance s’installe. Et lorsqu’on est à l’aise, qu’on a la forme, on est gagné par une sensation de confort puissante qui vient de l’intérieur. On a alors l’impression de ne pas prendre de risque en skiant et, presque naturellement, les succès s’enchaînent. Mais tout peut s’arrêter très vite sur une chute, une blessure. Alors, à ces athlètes, je dis une chose: une forme comme celle-ci, il faut en profiter à fond, le plus possible.

– Ces skieurs si dominants, ils vous touchent?

– Oui, beaucoup. Ils m’impressionnent. Ils sont solides, pratiquent un beau ski, avec une technique très aboutie et une condition physique au top. C’est superbe à voir et cela cache beaucoup de travail. A la liste, on peut rajouter Wendy Holdener. Elle a toujours été une battante pleine d’énergie mais elle peinait à se canaliser. Aujourd’hui, elle est devenue constante, stable, sûre. Elle a vraiment franchi un cap.

– Elle a 23 ans, Henrik Kristoffersen en a 22, Mikaela Shiffrin 21. Le slalom nécessite-t-il moins d’expérience pour briller que les autres disciplines?

– Non, le ski d’aujourd’hui demande beaucoup de vécu pour être devant, et surtout pour y rester. Mikaela Shiffrin et Henrik Kristoffersen sont des exceptions, des véritables phénomènes. Il pourrait y en avoir d’autres à l’avenir, pourquoi pas Mélanie Meillard (18 ans) et Camille Rast (17) dans le camp suisse. Mais je crois que cela restera rare.

– Qu’attendez-vous des slaloms de Saint-Moritz?

– Des belles courses. Pour le reste, je vous l’ai dit, je ne fais pas de pronostics. Je laisse venir.


Erika Hess en dates

1962: Naissance dans le canton de Nidwald

1980: Médaille de bronze en slalom aux Jeux olympiques de Lake Placid

1982: Trois médailles d’or aux Mondiaux de Schladming (géant, slalom, combiné)

1987: Deux médailles d’or aux Mondiaux de Crans-Montana (slalom, combiné) où la Suisse triomphe avec quatorze podiums et fin de sa carrière de skieuse

1988: Mariage avec son ancien entraîneur Jacques Reymond; le couple aura trois enfants

2017: Toujours active dans le milieu du ski, elle organise des camps d’entraînement et des courses: l’Erika Hess Open aura lieu mercredi aux Diablerets