Depuis que la Cour suprême de New York a donné raison aux Américains de BMW Oracle, le 27 novembre dernier, Alinghi se donnait le temps de la réflexion. Laissant sans réponse les courriers de Russell Coutts leur demandant d'accepter la proposition du Golden Gate Yacht Club pour une édition en 2009 à Valence, sur la base du Protocole mis en place par Alinghi mais amendé en différents points. Vendredi, Ernesto Bertarelli est sorti du silence par une lettre ouverte dans laquelle il souhaite ouvrir des discussions en vue d'une modification du fameux «Deed of gift». Joint par téléphone, il explique que cette révolution, si elle a lieu, prendra du temps et qu'en attendant, il se prépare à accepter le défi des Américains, à savoir un duel en multicoques en juillet 2008.

Le Temps: vous voulez révolutionner la Coupe de l'America...

Ernesto Bertarelli: Cela fait un moment que je réfléchis à l'avenir de cet événement. J'ai commencé à le faire quand les Néo-Zélandais ont évoqué l'idée de réintroduire la règle de la nationalité. Je me suis dit que cela représentait un énorme retour en arrière et que le principe qui permet à celui qui gagne de changer les règles allait à l'encontre du développement durable de l'événement. La 32e Coupe de l'America a été une réussite. Nous avons créé quelque chose de fantastique et je pensais que cela constituait un acquis en vue de la prochaine si nous gagnions à nouveau. Mais les événements récents ont montré que lorsqu'on la gagne, rien n'est acquis et que l'on doit parfois repartir à zéro. Le «Deed of gift», qui date de 1851, ne garantit plus un avenir durable à l'épreuve. C'est pour cela que je pose des questions en vue de sa révision, comme la remise en cause du principe de la qualification automatique du Defender, sans apporter toutes les réponses.

- Comment a réagi le New York Yacht Club, garant de ce texte?

- Je suis allé les voir au mois d'octobre et j'ai reçu un écho positif de la part de Charles H. Townsend, le président du club, ainsi que de George W. Carmany, président du comité de l'America's Cup. Ils se sont montrés ouverts et m'ont avoué s'être fait les mêmes réflexions. Ils ont eux-mêmes des difficultés à réunir des fonds pour participer à la Coupe de l'America sous les couleurs du club qui l'a détenue pendant des années. Ils sont conscients que c'est impossible sans l'appui de très riches industriels et que des changements sont nécessaires. Une de mes propositions consiste à la mise en place d'une association faîtière pour une gouvernance avec autogestion, comme c'est le cas pour le golf avec le club St. Andrews. Ceci afin de donner une assise financière aux équipes. Il n'est pas normal que le sort de notre sport finisse entre les mains de la justice new-yorkaise.

- Sur son site internet, le New York Yacht Club précise avoir reçu le soutien de Larry Ellison en vue d'une révision en profondeur, mais insiste sur le fait qu'elle ne doit pas interférer avec le défi de BMW Oracle...

- J'ai longuement discuté avec Larry Ellison et il s'est montré favorable au principe même de ces changements.

- Mais tout cela pourrait prendre du temps...

- Je m'attends à des réactions violentes de la part des nombreux conservateurs du milieu qui vont me prendre pour un fou et un arrogant. Le changement ne fait jamais plaisir à personne. Ces réformes ne se feront pas en deux jours. Elles ne se feront peut-être jamais. C'est pour cela que nous allons nous mettre à 200% sur le multicoque en vue d'accepter le défi du Golden Gate Yacht Club jusqu'à ce qu'une autre alternative se présente. Pour l'instant, Alinghi n'a pas d'autre choix.

- Pourquoi?

- Nous avions le choix entre faire appel, ce qui ne ferait que retarder les échéances, accepter ce défi en multicoques ou revenir en arrière pour négocier avec Oracle quelque chose sur lequel nous ne sommes pas parvenus à nous mettre d'accord depuis quatre mois. Je ne peux pas accepter des conditions à ce point défavorables. Autant apporter l'aiguière d'argent à San Francisco et l'offrir à Larry Ellison. Pour le grand public, nos points d'achoppement peuvent apparaître comme des détails. Il n'en est rien. Nous avons décidé de supprimer le principe du test à deux bateaux pour réduire les coûts. Ce concept avait été mis en place par Dennis Conner pour pallier le manque de compétition du Defender, seul dans son coin, à partir du moment où les éliminatoires entre plusieurs Defenders potentiels ont cessé. Si les tests à deux bateaux sont interdits, il faut donner la possibilité au Defender de se mesurer à d'autres avant la Coupe de l'America. D'où notre intention de participer jusqu'aux demi-finales. Oracle aimerait que nous nous retirions aux quarts de finale. Or, on sait très bien que les grandes équipes ne commencent à montrer ce qu'elles ont dans le ventre qu'à partir des demis. En acceptant nos règles, les gens d'Oracle savent que ce sera plus difficile pour eux de gagner. En acceptant les leurs, on sait que l'on n'a quasiment aucune chance de l'emporter. La situation est bloquée et ce n'est pas normal. Il faut vivre avec son temps et moderniser la Coupe de l'America pour en faire un événement plus ouvert et non plus accessible qu'à quelques fortunés capables de se la payer.

- Vous vous préparez donc à un duel en multicoques en 2008?

- Avec Larry, nous allons nous affronter avec deux beaux monstres. Et c'est celui qui dépensera le plus d'argent qui va gagner.

- Vous partez vaincu d'avance?

C'est mal me connaître. Mais la réalité, c'est qu'aujourd'hui je fais la course contre le porte-monnaie de Larry Ellison. Il faudra un jour mettre des garde-fous aux dépenses et aux coûts. Sinon, Larry se retrouvera tout seul, comme je l'étais sur le lac avec mon beau catamaran noir avant l'introduction des D35 et de la monotypie. Larry a une vaste équipe d'architectes qui planchent sur un AC 90 (ndlr: le nouveau bateau prévu pour une Coupe conventionnelle), mais il a aussi une vingtaine de personnes du milieu du multicoque français qui travaillent depuis plusieurs mois pour lui. De notre côté, nous n'avons encore engagé aucun spécialiste du multicoque. Jusqu'ici, mes «designers» ont œuvré à la mise en place de la jauge du nouveau bateau, le AC 90.