Voile

Ernesto Bertarelli: «La Suisse aurait une place à jouer dans la Coupe de l’America»

Ernesto Bertarelli est aux Bermudes, comme supporteur de l’équipe suisse Tilt qui dispute la Youth America’s Cup, et comme spectateur averti du match entre Oracle et Team New Zealand. Le patron d’Alinghi admet être titillé par l’envie d’y retourner, mais demeure prudent

Ernesto Bertarelli est aux Bermudes, en famille sur son yacht. Il est là comme supporteur de l’équipe suisse Tilt qui dispute la Youth America’s Cup et comme spectateur du match entre Oracle et Team New Zealand. Le patron d’Alinghi admet être titillé par l’envie d’y retourner mais refuse de se prononcer.

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Le Temps: Ça fait longtemps qu’on ne vous avait plus vu sur une base de la Coupe de l’America…

Ernesto Bertarelli: Oui, cela fait 7 ans. Depuis notre défaite à Valence. Les choses n’ont pas vraiment beaucoup changé. A part les bateaux qui sont vraiment exceptionnels. Et il y a moyen de les faire aller encore plus vite. J’ai eu la chance d’aller naviguer avec Franck Cammas samedi, sur le Groupama Team France. On se rend compte qu’il y a encore beaucoup de potentiel dans ces voiliers. J’espère qu’ils vont les garder pour la prochaine Coupe. Sinon, le plan d’eau est magnifique, avec ces eaux turquoise. Il est surtout très intéressant sportivement, car très changeant. Ce sont des conditions qui vont offrir une Coupe de l’America très disputée. Mais c’est un atoll au milieu de l’océan Atlantique et donc difficile d’accès. Du coup, ça manque un peu de spectateurs. Et pour l’après-ski, c’est plus Les Marécottes que Verbier… (rires)

Quel est le but de votre visite?

D’abord, je suis là pour soutenir le Team Tilt parce que j’ai eu beaucoup de plaisir à les voir grandir, à régater contre eux. On s’est bagarré sur le lac sur des Bol d’or. Tilt, c’est une autre expression de la Suisse qui gagne. Et c’est vrai aussi que j’avais envie de voir naviguer ces bateaux. Nos D35 sont bien, on l’a vu encore hier sur le Bol d’or mais ils existent depuis quinze ans et commencent gentiment à s’essouffler. Sur le Léman, tout le monde se demande si on ne devrait pas introduire un bateau à foils. La voile de vitesse a été inventée sur le lac. La première fois que Russell Coutts a navigué sur bateau surpuissant à des vitesses élevées, c’était sur mon ancien catamaran lémanique noir en 2000. Du coup, ils nous chatouillent, ces voiliers qui volent à des vitesses folles.

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Russell Coutts a déclaré que vous aviez rendez-vous ici aux Bermudes…

Oui, on va boire un verre ensemble ce soir [dimanche soir]. Je pense, comme lui, que l’eau a coulé sous les ponts. C’est son initiative… Pourquoi pas. Voilà plutôt l’occasion de renouer des liens qui se sont effectivement rompus au moment de son départ pour rejoindre l’équipe américaine.

Loïck Peyron estime que si Patrizio Bertelli (patron de Prada) et vous êtes ici aux Bermudes, ce n’est «pas pour enfiler des perles». Avez-vous une idée derrière la tête?

Par définition, la Coupe de l’America est faite d’incertitudes. Hier soir, tout le monde a basculé dans le camp de Team New Zealand, porté par les résultats des deux premières courses. Je ne suis pas certain que ce sera encore le cas ce soir ou dans une semaine. Oracle a sûrement encore des surprises dans sa boîte à outils. Il peut se passer beaucoup de choses. La dernière fois, on pensait qu’à 8-1 pour les Kiwis, c’était fait. Les règles sont particulières du fait que le Defender part avec un point d’avance à l’issue des qualifications. C’est nouveau. D’autre part, les Néo-Zélandais parlent de revenir au monocoque, ce à quoi je ne crois pas vraiment. Nul ne sait ce qui va se passer, il est donc difficile de parler de l’avenir. J'ai remporté deux fois la compétition, par conséquent, j’ai moins cette rage de gagner. La Coupe de l’America, ce n’est pas que de la voile: il s'agit d'un jeu très prenant qui puise beaucoup d’énergie. Il ne faut jamais dire non, mais tout peut arriver.

Mais quand vous voyez ces jeunes suisses, tous ces talents notamment d’Arnaud Psarofaghis, votre barreur en D35, ne pensez-vous pas que la Suisse aurait les moyens de monter une belle équipe?

Clairement. Quand on a commencé l’aventure, il y a plus de dix ans, la Suisse n’était pas reconnue sur le plan international. On avait quelques marins de talent comme Luc Dubois qui a inventé les voiles 3DL et qui est chez les Anglais. On avait un chantier réputé comme Décision mais cela restait confidentiel. Aujourd’hui, de nombreux marins talentueux se distinguent à l’étranger, comme les deux champions du monde d’Optimist. Et Arnaud Psarofaghis est un barreur à l'échelle mondiale. Cela donne envie de lui confier une barre à la Coupe de l’America. Il aurait sa place. Tactiquement, on a des talents aussi. Si les Néo-Zélandais décidaient d’imposer la règle de la nationalité, on aurait de quoi monter une équipe suisse performante, ce qui n’était pas le cas il y a treize ans. En plus de cela, notre pays a l’innovation, la technologie et le savoir-faire dans son ADN. La Suisse aurait une place à jouer dans la Coupe de l’America. Mais ce n’est pas juste une régate, il y a de nombreux facteurs qui entrent en ligne de compte. Il est difficile de dire si tous les éléments seront réunis pour que cela puisse se faire. Quand je me suis lancé en 2000, je sentais que c’était le bon moment, qu’il y avait suffisamment de bonnes raisons pour que cela réussisse. Pour l’instant, je ne peux pas dire si les conditions sont réunies.

En unissant les nouveaux talents de Tilt et l’expérience d’Alinghi, une équipe encore très compétitive, n’y aurait-il pas de quoi faire un beau Challenger suisse?

Les forces sont déjà unies. Avec l’avènement des bateaux à foils, nous avons acheté un GC32, Tilt en a fait de même. Nous naviguons souvent ensemble. Nous sommes en contact permanent et nous soutenons beaucoup. Ça se fait naturellement. Même si nous ne disputons pas la Coupe du monde, nous avons une équipe nationale suisse en voile. C’est la raison pour laquelle, avec la règle de la nationalité, nous aurions de quoi monter une équipe, sans craindre les autres. Je sais que tout le monde, absolument tout le monde aimerait que je participe une nouvelle fois à la Coupe de l’America. Je sens cette pression même à la maison. Mes enfants me disent: «Papa, pourquoi tu n’y vas pas?» C’est une décision qui ne se prend pas à la légère. Il s’agit d’un engagement important, aussi bien en matière de temps à disposition que sur le plan financier. Et une équipe comme Alinghi, qui a gagné la Coupe deux fois, ne peut pas faire de la figuration. Je suis désolée de ne pas dire ce que vous aimeriez entendre, mais c’est comme gravir l’Everest, on ne le fait pas à moitié. Il y a encore trop d’incertitudes. Je vais revoir Russell, j’ai des amis chez Team New Zealand. Pour l’instant, je suis bien comme ça.

Vous dites ne pas croire à un retour aux monocoques?

On ne peut pas revenir en arrière. Ces bateaux sont vraiment fabuleux, et tous les marins du monde ont envie de naviguer sur ces multicoques volants. Un jeune de 14 ans n’a jamais vu un spi [spinnaker, grande voile ronde d’avant, ndlr] de sa vie. Un gars de 25 ans ne sait pas l’utiliser. C’est vrai que ces bateaux nécessitent moins de manœuvres, par conséquent moins de monde à bord, mais c’est une évolution. Car aujourd’hui, les bateaux atteignent de telles vitesses que le vent est toujours devant. La nostalgie des manœuvres n’a pas lieu d'être car ralentir artificiellement les bateaux n’a pas de sens. Il faut regarder vers l’avant.

N’y a-t-il pas un problème de sécurité sur ces bateaux?

Nous vivons en voile une époque similaire à celle que mon ami Jackie Stewart a connue en Formule 1. Il y a eu, et il y aura, des accidents, malheureusement. Il faut éviter les départs au reaching (vent de travers) surtout en flotte. Les comités de course commencent à prendre la sécurité des marins en compte. Mais ce n’est pas une raison pour tuer la Formule 1. Il faut juste améliorer les conditions de sécurité.

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