L’Eroica, course de cyclotourisme née il y a 22 ans dans le village de Gaiole in Chianti, près de Sienne, veut proposer un modèle de cyclisme différent où l’éloge de l’effort et de l’humanité s’exprime en tenues 100% coton sur des vélos d’époque et des «routes blanches» en gravillons. Giancarlo Brocci est le fondateur de cette épreuve de plus en plus populaire: le 7 octobre, sur les 7500 partants de l’édition 2018, 2500 n’étaient pas Italiens. On comptait notamment 600 Allemands et 340 Suisses.

«Il Brocci», comme on l’appelle chez lui, est un personnage complexe: trublion, naïf, visionnaire, charismatique, grande gueule. Giancarlo Brocci est un médecin de 64 ans qui, grâce à des héritages, n’a jamais dû exercer son métier, pouvant ainsi se consacrer à ses passions parmi lesquelles le cyclisme. Nous l’avons rencontré dans son village de Gaiole in Chianti, qui quadruple sa population une fois l’an avec ceux qu’il définit ainsi: «La meilleure humanité, une humanité rare.» «Jusqu’en 2009, on aurait pu dire que j’étais naïf. Mais aujourd’hui, il y a tout un parcours dessiné et ouvert toute l’année pour les passionnés de cyclotourisme.»

Le cyclisme veut dire effort, mais aussi solidarité, amitiés, mythes qui se créent. A l’Eroica, on croit en ces valeurs.

La course propose cinq parcours différents, du 32 kilomètres pour les familles et les pantouflards, aux 209 kilomètres exigeant une excellente préparation physique pour avaler les difficultés (3891 m de dénivelé positif et 115 kilomètres de route blanche), tout en profitant du spectacle des magnifiques collines du Chianti et des crêtes siennoises.

«Ce cyclisme-là, on voit bien que les gens n’en veulent plus»

Un mélange de bienveillance, d’idéalisme et de certitudes inspire le fondateur de l’Eroica. «Le cyclisme veut dire effort, mais aussi solidarité, amitiés, mythes qui se créent. A l’Eroica, on croit en ces valeurs et on veut essayer de changer le cyclisme professionnel qui est sous l’emprise d’un lobby de «préparateurs» et d’agents. Ce cyclisme-là, on le voit maintenant dans les grandes courses par étapes, commence à ne plus plaire aux gens. Je l’ai dit à Christian Prud’homme quand on est allé ouvrir cet été l’étape de l’Alpe d’Huez avec un groupe d’eroici; il m’a écouté pendant presque deux heures», raconte Brocci, qui se balade dans le village du départ entre brocanteurs de vieilles pièces de vélos et de textile vintage et stands des marques sponsors. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé de le changer, ce cyclisme tant aimé et honni à la fois.

Lire également le blog de Jérôme Bailly: L’Eroica, quand le cyclisme redécouvre son histoire

En 2009, Brocci et sa bande, avec la bénédiction de la région Toscane et de la Fédération italienne de cyclisme, réalisent l’un de leurs rêves: le Giro Bio. «La Fédération ne faisait plus le Giro d’Italie pour les moins de 23 ans depuis 2006. On a donc pris la balle au bond et proposé notre projet, décrit-il, imprégné d’un mélange d’enthousiasme et de désillusion. Faire le Giro pour cette catégorie, mais avec nos règles. Les équipes, les 20 meilleures au monde, dont plusieurs équipes nationales, logeaient dans la même structure, souvent un couvent ou une caserne, car il y avait 250 lits à préparer. Tout le monde prenait les mêmes repas, dans une même grande cantine commune. Les coureurs étaient acceptés sur dossier médical. On leur demandait de l’envoyer un mois à l’avance, pour le faire visionner par nos experts. De plus, dans la journée de repos du Giro Bio, le cinquième jour sur les douze de la course, les coureurs devaient se rendre disponibles pour une autre batterie d’examens. Ainsi que la veille du dernier jour.»

Hématocrite en baisse, poids en hausse

«La première année, on a renvoyé quatre coureurs à la maison, car ils avaient un taux d’hématocrite à plus de 50% avec un sang remué. La deuxième, je crois qu’on a renvoyé une équipe entière, mais globalement le projet marchait bien. Dans nos étapes, il y avait beaucoup de cols et de la route blanche. Les coureurs récupéraient en s’alimentant bien: c’était un plaisir de les voir au dîner, ils ressemblaient à un banc de piranhas!» ajoute-t-il.

Par le Giro Bio, qui a dû s’arrêter en 2012, sont passés plusieurs pros actuels: Dumoulin, Modolo, Ulissi, Viviani, Aru, Porte pour donner quelques noms. «Nous avons démontré que l’on pouvait faire du cyclisme à haut niveau de manière propre. Les coureurs commençaient le Giro avec une moyenne de taux d’hématocrite autour de 44% et le terminaient avec une moyenne plutôt autour de 41. Par contre, ils avaient presque tous pris un kilo», s’esclaffe Brocci.

«Les choses allaient trop bien»

Le sanguin Siennois retombe dans la dure réalité en 2012. «Les choses allaient trop bien au Giro Bio. Ça ne faisait pas les affaires de la clique des préparateurs, médecins et autres personnages qui, malheureusement, tiennent encore les manettes du cyclisme. Bref, du jour au lendemain, je me suis retrouvé sans plus un sou de subvention.» Le pourquoi du comment, on ne le saura pas, car Giancarlo Brocci devient subitement peu bavard. «Je suis désolé, mais je ne peux pas vous répondre, je laisse à votre imagination la tâche de continuer le récit d’une occasion perdue pour récrire les règles et l’histoire de ce beau sport.»

Du cyclisme professionnel, il apprécie tout de même «Sagan, différent, qui a amené quelque chose de frais. Puis Nibali qui incarne certaines valeurs, Valverde qui court toute l’année, malgré ses mésaventures avec Fuentes… Il faut encourager les jeunes qui veulent essayer de faire carrière. Le vrai défi, c’est de les sauver de tous les personnages troubles qui tournent autour de ce sport.»