Parce que les exploits de son frère aîné, Pierre-Henry Menthéour (vainqueur d'une étape dans le Tour de France 84), le faisaient rêver, Erwann Menthéour a décidé de devenir cycliste professionnel. Intelligent, présenté comme un surdoué de la petite reine, ce Breton frimeur va d'abord jouer les terreurs en amateurs avant d'intégrer l'élite du peloton. Là, au sein d'équipes belges, puis italiennes de second rang, la petite frappe n'hésite pas, comme il le dit lui-même, «à s'en mettre plein la gueule». Des amphétamines à l'EPO sans oublier le fameux «pot belge» – un mélange d'amphétamines, de cocaïne, d'héroïne, d'antalgiques, de corticoïdes ou de dérivés opiacés, morphine comprise –, il ingurgite sans se poser de questions tout ce qui tombe à portée de sa main.

En dépit de résultats décevants au vu de son potentiel, Menthéour traverse l'enfer des kermesses belges et des critériums pour enfin débarquer dans La Française des Jeux. Mais, en 1997, après un contrôle positif et un ultime baroud lors du Tour de l'Avenir, il tire sa révérence, fatigué, écœuré aussi par un milieu auquel il n'a jamais vraiment appartenu en dépit d'un amour sincère pour le vélo. Deux ans plus tard, dans un contexte rendu brûlant par les affaires que l'on sait, cet homme excessif, passionné et assurément honnête raconte «sa» vérité au travers d'un ouvrage aux conclusions parfois simplistes, mais néanmoins révélateur des mœurs de la petite reine.

Le Temps: Depuis l'arrêt de votre carrière en 1997, vous n'avez cessé d'aborder le problème du dopage tout en précisant que vous n'étiez pas un donneur de leçons. Alors pourquoi ce livre?

Erwann Menthéour: On peut parler d'une sorte d'exutoire. Ce bouquin constitue une ultime thérapie avant de tourner la page du vélo. C'est purement égoïste.

– Egoïste, mais néanmoins fort médiatique…

– Les gens ont le droit de savoir. La manière dont on doit «se charger» pour gagner est devenue intolérable: à très court terme, on peut développer des pathologies graves, des cancers… Quant au moyen ou au long terme, nous ne jouissons pas du recul nécessaire pour estimer l'ampleur des dégâts.

– Manifestement, les autres coureurs ne partagent pas votre avis sur la question.

– C'est leur problème. Moi, je m'en fiche. J'ai pris mes responsabilités d'homme libre. Maintenant s'ils veulent continuer à porter un bandeau sur les yeux, s'ils veulent faire croire qu'il n'y a aucun problème, qu'ils le fassent…

– Voulez-vous dire que vos anciens compagnons de route sont des irresponsables?

– Pas du tout. Leurs réactions sont légitimes. Ces mecs sont dans un grand château dans lequel ils vivent grassement, ils ne vont pas y mettre le feu rien que pour le panache. Cela dit, les coureurs, ce sont tous des individus hors du commun, qui possèdent un potentiel et des qualités physiques extraordinaires. Mais, en raison de l'efficacité des nouveaux produits, on en est arrivé à des moyennes horaires effrénées. Le vélo est devenu un sport bionique, surréaliste. Aujourd'hui, entre deux coureurs d'un même potentiel ayant la même condition physique, c'est celui qui a le meilleur médecin qui finira par triompher.

– Comment avez-vous perçu la débâcle qui a accompagné le Tour de France 98?

– Les gars avaient une occasion rêvée d'en sortir grandis. Il fallait juste que, tous ensemble, ils aient assez d'estomac pour dire: «O.K., on se dope tous. Maintenant on arrête les frais, tant pis si on ne va pas jusqu'à Paris, mais il est plus urgent de réfléchir à la suite.» Au lieu de cela, ils ont tenté de se servir de boucs émissaires. De plus, au milieu de ce chaos, on a eu droit aux prestations de certains parangons de vertu comme Roger Legeay (Casino), voire même Marc Madiot (La Française des Jeux). Quand j'ai entendu Legeay en appeler à la conscience collective des Festina, j'ai été consterné. Lorsque Marc Madiot a dit: «Si Bruno Roussel a commis une faute qu'il la paie et ensuite il pourra refaire partie de la famille», j'ai failli m'évanouir.

– Dans le livre, vous mentionnez deux coureurs que vous qualifiez d'extraterrestres parce qu'ils refusent de toucher à la moindre substance. Le phénomène est-il aussi rare que cela dans le peloton?

– Absolument et je ne suis pas le seul à le croire. Le week-end dernier, j'étais invité sur un plateau de télévision en compagnie de Jean-Marie Leblanc, le directeur du Tour de France. Et lui qui jusque-là se cachait lâchement derrière un discours insipide a reconnu que 70 à 80% des coureurs se dopaient. Je pense que ses estimations sont en deça de la réalité. Récemment, un rapport épidémiologique, fruit d'une longue investigation, est paru dans Libération. Il révélait que, dans les analyses de 90% des coureurs pros, on trouve la trace de produits dopants, de manière directe ou indirecte, et que 60% souffrent de troubles métaboliques qui devraient leur valoir un séjour à l'hôpital.

– Certains coureurs suspendus à l'heure actuelle ont pourtant promis de revenir plus forts qu'avant sans plus toucher au moindre produit…

– Que peuvent-ils raconter d'autre? Bon, si tout le monde s'arrête, c'est envisageable. Mais, s'ils ne sont qu'une poignée à cesser de s'en mettre plein la gueule, eh bien ces héros cesseront aussi de faire du vélo. Essayez de participer à une course de motos avec un vélo, ça va très vite vous faire un drôle d'effet. n

Secret défonce, ma vérité sur le dopage par Erwann Menthéour, aux Editions J.-C. Lattès. 189 pages.