Contrepoint

En Espagne, la confrérie des esthètes

Depuis une vingtaine d’années, le football espagnol s’est intellectualisé sous l’impulsion d’entraîneurs qui lisent, écrivent, photographient et s’inspirent

Pep Guardiola n’a pas attendu de s’asseoir sur un banc pour élargir sa vision du monde au-delà du ballon rond. Plaque tournante du Barça de son mentor Johan Cruyff, «Pep» cherchait déjà l’inspiration vers d’autres territoires. Il rendait alors régulièrement visite au poète catalan Miquel Marti i Pol, dont il est un grand admirateur et que lui avait présenté le musicien Lluis Llach. «L’année où le Barça a remporté sa première Ligue des champions, Guardiola a lu le classique Belle du seigneur, indique Jordi Punti, lauréat de plusieurs prix littéraires. L’héritage de Johan Cruyff a été essentiel, mais Guardiola a été pionnier en Espagne, car il y a une vingtaine d’années les mondes du football et de la littérature n’y étaient pas associés.»

Il est important selon moi d’avoir une certaine curiosité, de vouloir sans cesse apprendre de nouvelles choses pour progresser

Pepe Mel, ancien entraîneur en Espagne

Joueur, Pep Guardiola se rapprochera également du cinéaste et écrivain David Trueba, qui lui conseillera des œuvres et l’accompagnera en 2006 à la rencontre du sage Marcelo Bielsa en Argentine. Egalement ami de Trueba, mais aussi des auteurs Bernardo Atxaga et Luis Alegre, l’actuel entraîneur du Barça Ernesto Valverde a publié des chroniques dans El País ainsi que Medio Tiempo, un livre de photographies. Amateur de cinéma et d’échec, Valverde parle quatre langues, réalise des portraits en noir et blanc et joue de la guitare à ses heures perdues. Fin 2018, il a donné sa toute première interview d’entraîneur du Barça avec une seule condition: ne pas parler de football! «Il est évident que la photographie est une forme d’échappatoire, témoigne Ernesto Valverde au cours de ce passionnant entretien. Mais ce n’est pas un hobby pour moi, c’est quelque chose de très sérieux dans ma vie.»

«Le football ne se résume pas à gagner ou à perdre»

Si l’ancien entraîneur de l’Espanyol Barcelone Quique Sanchez Flores est également un gros lecteur, Pepe Mel a lui carrément publié quatre romans en marge de ses expériences sur le banc. «J’ai toujours lu, depuis tout petit, confie l’ancien coach du Rayo Vallecano, du Betis Séville ou encore du Deportivo La Corogne. Des auteurs comme Jules Verne ou Alexandre Dumas ont contribué à développer mon imagination enfantine. D’autres aujourd’hui nourrissent mes réflexions et me permettent de penser par moi-même, de ne pas copier. Le football ne se résume pas à gagner ou à perdre, il est important selon moi d’avoir une certaine curiosité, de vouloir sans cesse apprendre de nouvelles choses pour progresser. Nous, Latins, avons besoin de voir la vie à travers divers prismes, on aime comprendre le pourquoi du comment des choses à travers différents moyens d’expression.»

Tauromachie et flamenco

Si ce n’est plus tellement le cas aujourd’hui, «le monde du football a longtemps été lié à celui de la tauromachie et du flamenco, à une époque où les joueurs se formaient dans la rue», rappelle Pepe Mel. Le football espagnol a peu à peu perdu son lien avec la culture populaire mais il s’est intellectualisé sous l’impulsion de la Dream Team de Cruyff, puis du tiki-taka de Pep Guardiola. «De cette transition a émergé un joueur raffiné, que ce soit dans sa manière de traiter le ballon ou de s’intéresser aux arts, relève Jordi Punti, auteur notamment de Tout Messi. Exercices de style. La compréhension du football a cessé d’être exclusive et autoréférentielle pour se laisser influencer par des éléments extérieurs.»

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Ce bouleversement a évidemment beaucoup à voir avec l’éclosion du football léché qui a porté la Roja sur le toit de l’Europe et du monde entre 2008 et 2012. «En Espagne, la construction est primordiale, juge Pepe Mel, passé sur le banc de West Brom en 2014. Il faut trouver le meilleur moyen. Nous entendons le football comme un jeu créatif, alors qu’en Angleterre on essaie de créer le déséquilibre en arrivant le plus rapidement possible dans la surface de réparation adverse, selon la tradition du box to box.» Pour les esthètes espagnols, le ballon rond se résume donc à cette philosophie: «Je pense donc je joue.»

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