L’édition 2017-2018 de la Liga n’a pas encore débuté que la saison compte déjà trois Clásicos. Avec Neymar, le FC Barcelone a remporté 3-2 le premier, un match exhibition organisé fin juillet à Miami. Les deux autres, comptant pour la Supercoupe d’Espagne, ont vu le Real Madrid de Zidane surclasser le Barça à l’aller au Camp Nou (3-1) comme au retour à Santiago-Bernabéu (2-0).

Lire aussi: En Espagne, les attaques contre les touristes se multiplient

Les deux géants du football espagnol se sont affrontés 28 fois depuis le mois d’avril 2011. Une véritable overdose, qui écœure l’amateur mais fait le bonheur des touristes. Selon une étude de la plateforme Ticketbis réalisée en décembre 2016, le Clásico est le spectacle européen qui vend le plus de billets à l’extérieur de ses frontières

Tarifs prohibitifs

Dimanche 13 août, beaucoup avaient sans doute acheté leur billet à Barcelone même, mais peu étaient Catalans. Au cœur de l’été et au milieu du pont de l’Assomption, les locaux avaient sans doute mieux à faire que de se presser au Camp Nou pour une affiche ne figurant pas dans leur abonnement et commercialisée à des tarifs prohibitifs (80 francs pour les plus mauvaises places).

Rien de trop cher pour les touristes, au pouvoir d’achat supérieur et bien décidés à s’offrir le vertige d’une «Camp Nou experience» telle que promue, en anglais dans le texte, par le Barça.

Lire également: Messi, pourquoi lui ne partira pas

Un mur de smartphones

Plus que les plongeons de Luis Suarez, les frappes de balle de Marco Asensio ou les abdos de Cristiano Ronaldo, une image restera de ce Clásico-là. Une photo signée du photographe catalan Pere Puntí, qui montre Lionel Messi de dos près du poteau de corner. Face à lui, un mur de smartphones, tendus à bout de bras par des spectateurs des premiers rangs. Des places à bien plus que 80 euros.

Il y a des jeunes têtes blondes, des visages asiatiques, des barbes du Moyen-Orient, des coups de soleil. Des maillots du Barça côtoient des maillots du Real dans une indifférence mutuelle. Les rares qui n’ont pas de téléphone regardent Messi. Les autres sont trop occupés à scruter leur écran de contrôle.

Mue en parcs d’attractions

Cette photo est rapidement devenue le symbole de l’une des dérives du football moderne, qui transforme les stades des plus grands clubs en parcs d’attractions. Sur Twitter, @BasqueWarriors a mis l’image de Messi en opposition à un cliché montrant les fans de l’Athletic Bilbao débordant d’enthousiasme après un but d’Aduriz. «San Mamés vs Camp Nou. Fútbol vs Turismo.» Simple, un peu simpliste, mais terriblement efficace. Retweeté 16 000 fois. Repris en version FC Séville, Cadix, et bien d’autres.

Ceux du Real Madrid ont ricané bien sûr, alors que leur équipe arborait ce soir-là un maillot turquoise aussi saugrenu (les couleurs du club étant le blanc et le violet) qu’inapproprié (il se confondait avec le blaugrana du Barça) et que leur stade enregistre en moyenne 8% de «touristes du football» de plus que le Camp Nou, toujours selon l’étude 2016 de Ticketbis.

Dérives pointées ailleurs

Une précédente étude de décembre 2015 avait souligné que le stade Santiago-Bernabéu attirait les étrangers à Madrid au moins autant que le Musée du Prado et noté la venue en Espagne d’amateurs de football originaires de 30 pays différents, aux premiers rangs desquels la Grande-Bretagne (12% des ventes), la Corée du Sud (12%) et les Etats-Unis (11%).

La crise de «tourismophobie» qui secoue actuellement certaines régions d’Espagne peut-elle s’étendre au football? Les dérives constatées sont en tout cas de même nature: dérèglement de l’économie locale et dénaturation des lieux et des identités.

Culture contre divertissement

Entendre le Camp Nou lancer des «Ohh» admiratifs lors du solo d’Isco, le voir célébrer le but de Cristiano Ronaldo autant que celui de Messi, va au-delà du fair-play. C’est une sensation étrange et dérangeante pour ceux qui persistent à vivre le football comme une culture et non pas comme un divertissement. Le combat est peut-être perdu d’avance mais ce n’est pas forcément non plus ce genre d’expérience que les dirigeants du FC Barcelone pourront longtemps vendre à l’étranger.

La Liga qui reprend va sans doute rendre le football espagnol à ses habitués. Au moins jusqu’au prochain Clásico. Il est prévu le 20 décembre 2017 à Santiago-Bernabéu. Une excellente occasion de venir faire du tourisme à Madrid.