Football

Espanyol de Barcelone, juste un club

A l’opposé du Barça, «l’autre club» barcelonais revendique une identité apolitique et se refuse à être «plus qu’un club». Derrière cette neutralité de façade cohabitent toutefois des supporters aux opinions très diverses

Dans toutes les bonnes histoires, il faut un bon et un méchant. Le sport surtout aime à se nourrir d’oppositions et de contrastes. En Espagne, la rivalité Barça-Real a pris une autre dimension au temps des duels épiques de l’honorable Pep Guardiola et de l’insolent José Mourinho.

En Catalogne, l’Espanyol de Barcelone ne peut pas rivaliser sportivement avec son prestigieux voisin. L’antagonisme des deux clubs barcelonais s’est construit sur les plans culturel et politique, et s’est largement nourri d’un mythe: celui d’un Barça indépendantiste et d’un Espanyol proche du pouvoir madrilène. Cette croyance populaire se heurte pourtant à une réalité bien plus nuancée. «Par tradition, l’Espanyol est un club sportif qui est toujours resté en marge de la politique, explique Héctor Oliva, auteur du livre RCD Espanyol, histoire d’un sentiment. Le monde vit de dualités… Du côté du Barça, on a voulu nous coller une étiquette: s’ils sont indépendantistes, alors nous sommes «espagnolistes» [en faveur de l’unité espagnole]. Mais c’est une lecture erronée, qui correspond à une vision culé [surnom des supporters du Barça]. Ils nous ont attribué un sambenito [vêtement utilisé par l’Inquisition espagnole afin d’humilier les personnes coupables de délits religieux] qui ne nous appartient pas.»

«Un vieux slogan du club dit: «Seulement un club sportif, le sport est ton seul objectif», rapporte Robert Hernando, directeur du site La Contra Deportiva, consacré à l’actualité de l’Espanyol. «Nous ne prétendons pas, à l’inverse du Barça, être «plus qu’un club». L’Espanyol est une institution neutre qui respecte les différentes idéologies de ses supporters. Quand vous prenez votre carte de socio, on ne vous demande pas quelles sont votre religion et vos idées politiques ou avec qui vous couchez.»

«Le Barça a décoré Franco!»

«Au sein de l’Espanyol, on trouve aussi bien des proches de l’extrême droite que des indépendantistes de gauche, reprend Héctor Oliva. Il y a une grande pluralité politique. Dans les années 1950, tout le monde était franquiste, aussi bien chez nous qu’au Barça. Pourquoi? Parce qu’il n’y avait pas le choix! C’était le pouvoir en place et il fallait s’y conformer.» «Le Barça a remis des décorations à Franco en 1971 et 1974. Alors, qu’ils ne viennent pas nous donner des leçons!» s’emporte Robert Hernando, également membre d'un groupe de supporters favorable à l’unité espagnole.

Avec un tel nom, l’Espanyol n’est-il pas par définition nationaliste? L’histoire de sa fondation met à mal cette théorie. Le club naît le 28 octobre 1900, un peu moins d’un an après le Football Club Barcelona (en anglais dans le texte, alors qu’en espagnol on écrit Fútbol). Fondé par le Suisse Hans «Joan» Gamper, le club au maillot bleu et grenat (en hommage au FC Bâle dont Gamper était le capitaine) est, à ses débuts, uniquement constitué d’étrangers. Des étudiants de l’Université de Barcelone décident alors de créer un club qui donnerait sa chance aux locaux, sous le nom Sociedad Española, pour se distinguer du Barça donc, mais aussi du Catalá Football Club et de l’Hispania Athletic Club, aujourd’hui disparus.

«Les étrangers étaient trop forts à l’époque, il était impossible de jouer d’égal à égal avec eux, indique Héctor Oliva. Il y a donc eu une sorte de discrimination positive afin d’élever le niveau du football local en créant un club réservé aux joueurs espagnols. D’où le nom choisi. Il ne faut pas y voir un sentiment nationaliste. A l’époque, le débat pour ou contre l’indépendance n’avait pas encore prospéré.»

«Espanyol» est écrit en catalan

Des Basques et des Andalous complètent ainsi un effectif majoritairement catalan. En 1910, le club est rebaptisé Real Club Deportivo Español et adopte les couleurs blanc et bleu de l’amiral Roger de Llúria, un chevalier du XIIIe siècle qui a repoussé les invasions françaises en Catalogne. Ce n’est donc pas un signe d’allégeance à la maison royale des Bourbons, «à l'instar la Real Sociedad, le Real Zaragoza, le Deportivo La Corogne et Málaga», comme l’a affirmé en 2015 Oriol Junqueras, le leader du parti de gauche ERC (Esquerra Republicana de Catalunya).

Les premiers hymnes du club ne sont écrits et diffusés qu’après la mort de Franco, en 1975, puis en 1983. Leurs paroles mêlent espagnol et catalan, tandis que l’hymne actuel, composé en 1999, propose un texte 100% catalan, «conforme à l’évolution sociale», selon Héctor Oliva. En 1995, le club avait modifié son nom officiel de RCD Español (en castillan) à RCD Espanyol (en catalan) et ajouté la mention «de Barcelona».

Insuffisant pour la frange plus radicale du club, qui souhaite rebaptiser le club «Olímpic de Barcelona», ou «de Catalunya», lorsque celui-ci quitte son fief historique de Sarria pour le stade olympique de Montjuic. «Ça n’avait aucun sens, on ne va pas changer un nom qui nous identifie depuis plus d’un siècle», estime l’historien. En 2015, le parti Union démocratique de Catalogne (indépendantiste et chrétien) a lancé un sondage auprès des socios pour impulser à nouveau un changement de nom et ainsi donner au club une consonance «plus barcelonaise», sans plus de succès.

Le référendum divise le club

Le 6 janvier dernier, lors de la rencontre face au Deportivo La Corogne, le groupe de supporters Col·lectiu Blanc-i-Blau Roger de Llúria a déployé une banderole sur laquelle on pouvait lire «La Catalogne est notre nation, l’Espanyol notre club», accompagnée d’une estelada (le drapeau des indépendantistes catalans). A la veille du référendum, ce collectif a diffusé sur les réseaux sociaux un bulletin aux couleurs du club, s’attirant les foudres des franges de supporters apolitiques ou favorables à l’unité de l’Espagne. D’autres, comme Perikos Independentistes, ont au contraire salué l’initiative. Un autre groupe de socios, Democracia RCDE, a diffusé le 23 septembre un manifeste – signé depuis par 900 personnes – dans lequel il exprime son «malaise et son désaccord» avec la posture du club, trois jours après un coup de filet du gouvernement espagnol envers des membres de l’administration catalane «traités comme des délinquants».

Parmi les socios, une bonne partie auraient apprécié que le club soutienne explicitement le référendum et condamne les violences policières du 1er octobre. «Nous n’avons pas pour habitude de nous positionner politiquement, mais face à une situation extraordinaire, nous avons décidé de nous manifester contre ce que nous considérons comme une atteinte à la liberté d’expression. On aurait aimé que le club se montre plus clair», regrette Joan Ferrer, secrétaire de la Penya Blanc-i-Blava Girona, une association de supporters de l’Espanyol.

Une condamnation plutôt molle des violences policières

L’Espanyol a finalement publié un communiqué le 3 octobre, dans lequel il souhaite «que le respect de l’autre et le fair-play, omniprésent dans le monde du sport, règnent aussi dans le champ politique, social et institutionnel, pour le bien de tous». Insuffisant pour cette ancienne dirigeante du club perico («perruche», l’un des surnoms de l’Espanyol) qui, de manière anonyme, regrette que «le club [n’ait] pas condamné plus vigoureusement ce qui s’est passé le 1er octobre et apporté son soutien à son peuple».

Proche de l’ancien président de l’Espanyol Joan Collet (de 2012 à 2016), cette militante du Parti démocrate européen catalan… indépendantiste jure ne pas faire de politique. «Nous défendons simplement le droit à décider et la démocratie, que le club a refusé de défendre au nom d’une prétendue neutralité. Nous ne voulons pas faire la révolution à l’Espanyol mais simplement donner la parole aux supporters.» Sur Twitter, Joan Collet a félicité le Barça pour sa prise de position claire.

A l’issue de la rencontre face au Real Madrid, dimanche dernier, le milieu de terrain David Lopez a pris la parole. «[Les forces policières] ont dépassé les limites. Je n’aime pas voir des gens qui sont là de manière pacifique se faire attaquer. J’espère qu’il y aura des conséquences.» Une sortie médiatique qui fait figure d’exception dans un club où s’expriment en définitive toutes les tendances politiques.

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