C’est arrivé par l’une de ces journées curieusement belles de la fin d’hiver. Sur les réseaux sociaux, la championne du monde de freeride Estelle Balet se réjouissait de poursuivre le tournage d’un film promotionnel débuté l’hiver dernier. Il était agendé à ce mardi matin, près d’Orsières, dans les Alpes valaisannes. Les caméras de TimeLine Missions devaient la mettre en scène avec son amie Géraldine Fasnacht. Les deux snowboardeuses embarquent avec un guide dans un hélicoptère de la compagnie Héli-Alpes. Après un survol de reconnaissance, elles se posent au sommet du Portalet. «Cant wait for more filming next week»: Ce sera le dernier message public de la jeune femme.

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La suite tragique, c’est la police valaisanne qui la décrit dans un communiqué. Peu après 8h, un appel parvient au 144. Un appareil de la compagnie Air-Glaciers héliporte une équipe de secours de la Maison du Sauvetage sur les lieux de l’accident. A leur arrivée, 20 minutes plus tard, Estelle Balet a déjà été dégagée par l’équipe de tournage. Malgré une tentative de réanimation, elle décède sur le site. «Foudroyée par l’événement tragique», Géraldine Fasnacht est dans l’incapacité totale de répondre aux interrogations multiples émises suite au décès de «sa petite sœur de cœur». Dans un communiqué, elle entend communier avec la famille et respecter son deuil. Pour elle, «l’indicible proscrit tout commentaire».

Il aurait fallu un miracle pour survivre, et malheureusement il n’a pas eu lieu

Selon les premiers éléments de l’enquête, Géraldine Fasnacht s’est engagée la première sur le parcours qui avait été défini. Long d’un peu moins de 150 mètres, il restait confiné aux pentes plus douces des sommets. Au passage d’Estelle Balet, une petite plaque de neige s’est décrochée, projetant l’athlète dans un couloir beaucoup plus raide, traversé de barres rocheuses. Elle a été emportée par l’avalanche sur une longueur de plus de 800 mètres, chutant sur une neige de printemps lourde et compacte. La championne était équipée d’un casque, d’un détecteur de victime d’avalanches et d’un airbag. Malgré tout, pour le responsable de l’information et de la prévention de la police, Jean-Marie Bornet, «il aurait fallu un miracle pour survivre, et malheureusement il n’a pas eu lieu».

La situation n’était pas particulièrement dangereuse

Le Ministère public valaisan a saisi les images et ouvert une enquête. Habitant de la commune d’Orsières, le guide de montagne Eric Berclaz n’a pas pu évaluer les conditions sur place: «Le bulletin indiquait un danger de 3 sur 5 au-dessus de 2600 mètres». Le niveau trois correspond à un danger marqué qui nécessite une expérience dans l’évaluation du danger d’avalanche pour sortir de pistes balisées. Olivier Genet, gardien de la cabane du Trient, en face du Portalet, a relevé une couche de 30 centimètres de neige fraîche.

Le nivologue Robert Bolognesi prévoit de se rendre ce mercredi sur le site pour procéder à une coupe de neige spécifique. Pour lui, la situation n’était pas particulièrement dangereuse a priori ce mardi: «Le manteau de base est stable, mais il semblerait qu’il y ait eu quelques déplacements de neige dus au vent qui a soufflé par-dessus les anciennes chutes. Le danger est très local et demande un œil averti. Mais il n’était pas évident qu’il ne fallait pas monter». En précisant qu’il est impossible de juger à distance, le spécialiste ajoute: «En danger 2, limité, des avalanches sont possibles aussi. Même en danger 1, faible, parfois».

Les hommages affluent sur les réseaux sociaux et dans les médias

Le Valais pleure une enfant de ses montagnes. Et maudit exceptionnellement ces sommets enneigés où le risque zéro n’existe pas. Au fil d’un mardi noir, les hommages affluent sur les réseaux sociaux et dans les médias. Deux semaines après avoir fêté le second titre mondial de la championne, politiciens, sportifs ou simples citoyens passent du choc soudain à la tristesse infinie. Pour le gouvernement valaisan, «le canton a perdu l’une de ses étoiles».

Elle a vécu sa vie avec passion. Tout est allé très vite, trop vite.

Les stations de Verbier, où elle vivait, et de Vercorin, où elle est née, regrettent une ambassadrice du ski et de la région, partie beaucoup trop vite: «Sa joie de vivre et son sourire resteront à jamais gravés dans nos cœurs». Directeur du groupe Téléverbier, son père Eric Balet a su trouver quelques mots, transmis à l’AFP: «Elle a vécu sa vie avec passion. Tout est allé très vite, trop vite».


Estelle Balet, la prudente

Parents, amis et guides, ils sont unanimes. Estelle Balet était prudente, voire même craintive. Au téléphone, Claude-Alain Gailland, le guide responsable de la sécurité sur le Freeride World Tour se souvient: «Elle était toujours en train d’analyser et de réfléchir à deux fois avant de descendre. C’était une fille très respectueuse de la montagne.» La jeune valaisanne savait ce qu’elle affrontait en chevauchant les montagnes et lorsqu’on lui demandait ce qu’elle ressentait aux sommets, elle confessait sa «peur bleue» des avalanches.

Estelle ne cherchait ni la ligne la plus raide, ni la barre rocheuse la plus haute. Elle prenait du plaisir, sans penser à la performance.

L’hiver dernier, Estelle Balet avait participé au tournage d’un documentaire sur le freeride. Sous le choc, son réalisateur se souvient d’une athlète prudente, qui «savait dire non». A plusieurs reprises, elle a choisi de ne pas s’élancer dans la pente, malgré les longues marches d’approches et les diagnostics favorables des guides. Selon le cinéaste, «quand on faisait des images, Estelle ne cherchait ni la ligne la plus raide, ni la barre rocheuse la plus haute. Elle prenait du plaisir, sans penser à la performance». Le snowboarder valaisan Emilien Badoux l’avait prise sous son aile et aimait lui transmettre son approche calme de la montagne: «La dernière fois qu’on a passé une journée ensemble, on avait fait du repérage au Pigne d’Arolla. On avait juste regardé la face, sans rider», se souvient-il la boule à la gorge.

Quand on l’avait jointe au téléphone, une semaine avant la finale du Freeride World Tour, Estelle Balet racontait avoir décidé de rester tranquille. Elle se reposait entourée de sa famille, car c’était eux qui lui donnaient, disait-elle, sa force. Elle avait décrit d’une voix claire et posée son programme: manger sainement, dormir et éviter le stress. Pour elle, la peur était nécessaire: «Dans ce sport, tu ne dois pas être une tête brûlée, sinon, tu y passes.» Et elle avait raconté qu’au sommet, pour tenter d’évacuer la peur, elle chantait.

(Caroline Christinaz)


Repères

1994 Naissance à Sion.

2011 Commence la compétition en freeride.

2012 Victoire au Junior Freeride Tour.

2015 Premier titre de championne du monde.

2016 Premier succès à l’Xtreme de Verbier, deuxième titre de championne du monde.