Il aura fallu neuf heures d'examen. Neuf heures de présentation des méthodes de détection, de discussions, d'études approfondies lundi, plus quelques heures supplémentaires mardi matin, pour arriver à une décision sans doute capitale dans l'histoire de la lutte contre le dopage: après des années de recherches infructueuses, l'érythropoïétine (EPO) sera détectée dès les Jeux olympiques de Sydney. Réunis dans un hôtel lausannois, les trois membres de la commission médicale du CIO (son président Alexandre de Mérode, le Professeur Arne Ljungvist et le Dr Patrick Schamasch), les six membres de la sous-commission «dopage et biochimie» du CIO (Don Catlin, Peter Hemmersbach, Jordi Segura, Peter Sönksen, Moutian Wu et David Cowan) et les six experts externes (Edward Eryl Bassett, Kare Birkeland, Björn Ekblom, Bryan Finkle, Joannes Marx et le Zurichois Christian Breymann) ont décidé à l'unanimité de valider scientifiquement un test qui combine les deux premières méthodes capables de détecter l'EPO, l'un des produits dopants les plus utilisés durant ces dix dernières années dans les cercles sportifs: celle du laboratoire français de Châtenay-Malabry, basée sur l'urine, et celle des Australiens de Canberra et Sydney, qui nécessite des prélèvements sanguins – une première dans l'histoire du CIO (lire Le Temps du 29 juillet).

Concrètement, et pour autant que la commission juridique du CIO, puis la commission exécutive réunie les 28 et 29 août prochains, avalisent à leur tour ce test mixte, les athlètes participant aux prochains JO pourront subir un prélèvement de sang et un autre d'urine à tout moment à partir de l'ouverture du village olympique de Sydney, le 2 septembre. Trois cents tests, avant tout inopinés, étaient prévus au départ, mais «il est d'ores et déjà prévu d'augmenter ce nombre insuffisant», a précisé le président de la commission médicale du CIO, Alexandre de Mérode. «A Sydney, tout le matériel est prêt. Il ne reste plus qu'à obtenir l'accord de la commission juridique et de la commission exécutive du CIO, mais je suis tout à fait optimiste. Nous avons déjà tenu compte des aspects juridiques dans nos discussions, et les méthodes que nous avons choisies non seulement garantissent un taux d'erreur de zéro, mais respectent parfaitement les droits des athlètes.»

On voit mal, en effet, l'une des deux commissions revenir en arrière et détruire un symbole aussi fort que celui érigé mardi par les scientifiques. Mais ce cas de figure n'élimine pas tous les problèmes juridiques: il n'exclut pas, par exemple, qu'un athlète signe la convention obligatoire pour pouvoir participer aux Jeux, où il accepte notamment de se soumettre à des contrôles antidopage, puis refuse un éventuel test sanguin pour des raisons religieuses ou de non-respect de l'intégrité physique, et porte le cas devant une cour civile pour n'avoir pas pu exercer sa profession. On pourrait alors assister en plein Jeux olympiques à une nouvelle passe d'armes très médiatique entre justice sportive et justice ordinaire.

En attendant d'y voir un peu plus clair, les scientifiques français et australiens pouvaient se féliciter hier d'avoir enfin réussi à déceler valablement l'EPO, un produit qu'ils traquent depuis le début des années 90 en collaboration avec le CIO. Si aucune des deux méthodes n'a convaincu les experts à elle seule, leur combinaison a l'avantage de mêler leurs points forts respectifs. La méthode française, basée sur l'urine, nécessite deux jours de travail pour pouvoir détecter l'EPO exogène, et ne peut déceler le produit que s'il a été pris au maximum trois jours avant le contrôle. Mais elle établit une preuve directe de l'utilisation du produit. Le test sanguin australien, lui, est plus rapide (trois heures de travail), permet également de détecter le produit ingéré plusieurs semaines avant le contrôle, mais il ne met en évidence que des paramètres sanguins modifiés par la prise d'EPO. Il est donc possible que le CIO décide de soumettre d'abord les prélèvements de sang au test australien, puis les prélèvements d'urine au test français pour affiner l'analyse en cas de résultat positif du premier. Et «dans le cas où un résultat est positif et l'autre négatif, précise Alexandre de Mérode, la conclusion sera un test négatif».

Reste, dans ces conditions, à voir quelle sera l'attitude de l'Union cycliste internationale, qui a fait congeler les flacons d'urine des cyclistes contrôlés pendant le dernier Tour de France en attendant que la méthode française soit validée. Celle-ci a bien été testée sur un plus large panel ethnique, à l'instar de la méthode australienne publiée dans la revue Haematologica, et garantie par d'autres laboratoires. Mais elle n'a été validée hier qu'en combinaison avec le test sanguin australien. Une décision qui pourrait retarder la décongélation des flacons de plusieurs semaines.