Les muscles contractés à se rompre, ils virevoltent en silence. Flirtant avec une nudité aux réminiscences antiques, à la veille des Championnats d'Europe de Lausanne, les meilleurs gymnastes du continent ont peaufiné hier leur entrée en scène, dans une halle aux allures de fourmilière.

Parmi eux, le Suisse Christoph Schärer, 28 ans, deux médailles de bronze en Championnats d'Europe à son actif. Inlassable, il repousse les lois de la pesanteur avec calme. Et pourtant. Derrière les lignes que sa plastique sculpturale dessine avec évidence, la vie confine à l'ascétisme.

Dans le monde intransigeant de la gymnastique, le haut niveau rime avec plus de trente heures hebdomadaires d'entraînement. Soit, comme l'indique Christoph Schärer, deux séances quotidiennes, dont une heure de musculation. Cette réalité, les gymnastes la découvrent dès leur plus tendre enfance. «Ils pratiquent leur sport vingt-cinq heures par semaine, déjà avant l'âge de 10 ans», relève Felix Stingelin, chef de l'élite suisse. «Nous sommes habitués à cela», commente Christoph Schärer. «Trente heures, c'est moins qu'un travail de bureau.»

Une profession dont l'accès a néanmoins un prix élevé. «Depuis quelques années, les soucis physiques empirent. Deux à trois fois par semaine, je vois un physiothérapeute, et deux autres fois, je reçois des massages. Histoire de pouvoir m'entraîner régulièrement.» Le corollaire de douleurs fréquentes? «Oui, à toutes les articulations.» Christophe Schärer ne s'en cache pas. «J'ai toujours mal au dos. Depuis dix ans. Cela fait partie de mon métier.» Comparant sa condition de gymnaste à celle d'un footballeur, il ajoute: «On est condamné à supporter un peu plus de maux.»

Comme l'ensemble du cadre suisse, le gymnaste helvétique le plus en vue passe sa semaine dans une chambre à Macolin. «Les infrastructures sont excellentes. Le week-end, je rentre chez mes parents.» Nécessité acceptée, l'envers du décor apparaît néanmoins sans détours. «Les copains, c'est un peu problématique! J'ai toujours été un brin décalé. En fait, en tant que gymnaste, on est bien décalé. On apprend à vivre avec cette situation. Si notre sport demande tellement d'heures d'entraînement, c'est parce qu'il est extrêmement dur.»

Face à l'austérité qu'implique sa discipline, le gymnaste originaire de l'Emmental a toujours tenté de se ménager des plages de liberté. En suivant notamment des cours de langues, d'informatique, de massage. Actuellement, il poursuit une formation de professeur de sport, à Macolin. «Cela fait du bien, pour la tête, de pouvoir laisser la gymnastique et ses gens de côté.» Difficile? «Oui. Il y a beaucoup de moments de la journée où je pense à mon sport. J'essaie de visualiser ce que je dois entreprendre à l'entraînement, afin d'avoir des automatismes.» Regard clair et verbe posé, Christoph Schärer insiste sur son besoin de compléter sa vie de sportif d'élite par quelques heures d'une réflexion qui s'apparente à une bouffée d'oxygène. En gymnastique, «il s'agit plutôt d'un travail mental. J'ai un œil intérieur. J'essaie de dérouler les exercices dans ma tête.»

Aujourd'hui, Christoph Schärer aborde la fin de sa carrière. Aux Championnats d'Europe, il tentera de décrocher l'une des deux places dévolues aux Helvètes. La clef? Accéder à la finale à Lausanne, ou en Coupe du monde à Moscou, dans trois semaines. Ses chances? «Il a un beau mouvement. Il est longiligne», commente Jean-François Blanquino, juge international français. Venue d'une des nations phares de la gymnastique artistique, la Russie, Natalia Kalugina, spécialiste de la discipline sur les ondes de la radio «Echo» de Moscou, affirme: «C'est la première fois que je vois un gymnaste suisse avec un tel programme. Théoriquement, il pourrait être sur le podium. Issu d'un pays qui n'appartient pourtant pas à l'élite de la discipline, il représente un concurrent très sérieux.» Le compliment n'est pas des moindres.

Christoph Schärer, lui, voltige dans une dimension céleste. «Les médailles, c'est juste un symbole, le salaire qui vous dit que vous avez bien travaillé.» De la médiatisation famélique de sa discipline, il n'a cure. «Je n'en ai pas vraiment besoin. Mon sport, je le pratique pour moi, pas pour le public ni pour des gens qui espèrent quelque chose de moi.» Dès lors, qu'oppose-t-il à la clairvoyance qui est la sienne, où la rigueur de la gymnastique se traduit par une vie sociale étriquée, des douleurs permanentes, et une obsession du geste juste parfois pesante? «Dans ma tête, j'ai un idéal. Le but est d'arriver à la perfection, qu'on n'atteint jamais. Mais que parfois, on touche presque. Il est des instants où je suis dans mon monde, où je n'entends ni le coach ni les spectateurs. Après l'exercice, je ne sais pas comment j'ai fait pour que les mouvements soient un déroulement ininterrompu.»