9h du matin, dans l’unique stade d’Addis-Abeba. Privilège des champions récemment médaillés, le jeune Mohammed Aman se permet de traîner sa nonchalance le long de la piste, en jeans, des écouteurs aux oreilles. Les poignées de main claquent, les rires aussi. Pas ceux de ses compagnons de course. Eux viennent d’achever leur entraînement matinal et récupèrent en écoutant le débriefing du coach.

Mohammed Aman est au repos. Le jeune homme savoure son titre, décroché en Turquie, de champion du monde en salle du… 800 mètres. Une distance sur laquelle les Ethiopiens sont peu habitués à briller. Au pays d’Haile Gebreselassie, titré à de multiples reprises sur les épreuves de fond, le sprint ne passionne pas les foules. Pour le moment. Peut-être Mohammed Aman, 18 ans et physique fluet, changera-t-il la donne.

Le jeune Ethiopien a décroché son billet pour les Jeux olympiques de Londres avec un record arrêté à 1’43’37 au meeting de Rieti, en Italie, en septembre 2011. Une semaine plus tard, il battait à Milan le Kenyan David Rudisha, invaincu depuis 2009.

Son histoire est à l’opposé de celle de la légende Gebreselassie. Lui n’a pas grandi dans un village, n’a pas eu à avaler plusieurs kilomètres chaque jour pour aller à l’école. Signe des temps, le jeune Aman a été «détecté» à l’âge de 14 ans lors d’une tournée des cadres de la Fédération d’athlétisme. Moins romanesque, mais plus en phase avec le temps.

«Les résultats en courtes et moyennes distances n’étaient pas bons. La Fédération a voulu changer cela et se concentre, depuis quelques années, un peu plus sur ces épreuves», explique Nigussie Gichamo, l’entraîneur en chef des moyennes distances. «Ça passe par de meilleurs équipements, une aide au transport, des compétitions à l’étranger», énumère-t-il, un gros chronomètre au cou. Les Jeux olympiques de Londres pourraient-ils renforcer cette tendance? «Il est trop tôt pour le dire, mais il est sûr que si nous rapportons des médailles ou enregistrons de bons résultats, ça aura un impact positif.» La veille, le chargé de la communication de la Fédération avait chiffré les attentes en termes de médailles: cinq chez les hommes, cinq chez les femmes. Sans faire mention des sprinters.

Pas de quoi décourager Bereket Desta, qui aimerait tant accompagner son copain Mohammed à Londres. Lui n’est pas au repos. Son dernier bon résultat remonte à janvier dernier, quand il est allé arracher une deuxième place sur 800 mètres à Bordeaux. En 1’45’60. Pas assez pour se qualifier aux JO. Il aura peut-être sa chance sur 400 mètres, où son temps de 45’79 lui offre une qualification en catégorie B synonyme, pour sa fédération, d’une autorisation à concourir pour un unique athlète. Avec de meilleurs temps, en catégorie A, le pays peut envoyer jusqu’à trois sportifs. Pour l’heure, la fédération éthiopienne n’a officiellement rien décidé. Elle a jusqu’au 9 juillet pour rendre sa liste d’athlètes. Bereket ne perd pas espoir: «Je sais que les Ethiopiens sont très connus sur les longues distances, mais je m’entraîne dur pour montrer que mon pays peut aussi rivaliser sur d’autres épreuves.»

De son côté, Mohammed Aman, pas vraiment taillé pour descendre sous les 800 mètres, admet lorgner le 1500 mètres. En Ethiopie, la renommée grandit avec la distance parcourue. D’autant que ces vedettes potentielles évoluent dans un monde très différent de leurs coéquipiers fondeurs, qui vont, de meeting en meeting, décrocher de gros chèques. Mohammed Aman touche 1300 birrs (68 francs suisses) de son club de province, auxquels s’ajoutent 300 birrs (15 francs) de la Fédération à titre de défraiement pour le transport. Bereket Desta semble plus débrouillard puisqu’un «manager en Europe» lui dégoterait du matériel. Et encore, ces deux-là peuvent s’estimer vernis. La veille, dans le même stade, Mazmur Tadesse achève une dernière ligne droite, enfile un bas de survêtement et engloutit une bouteille d’eau. Salarié de son club, ce policier spécialiste du 400 mètres a intégré l’équipe nationale il y a deux ans avec un record à 52 secondes. Loin derrière les 43’18 de Michael Johnson. «Je dois faire du 48-49 secondes pour pouvoir sortir du pays.» Mais «nous n’avons pas de bons entraîneurs, ni de bon matériel. Ceux des longues distances sont mieux équipés et encadrés», râle-t-il. Lui doit composer avec les 1000 birrs (52 francs) que son club lui verse tous les mois. La Fédération lui défraie le transport jusqu’au stade. Point barre.

Son collègue des 100 et 200 mètres, Wotere Gaicha, s’assoit à son tour sur le banc déglingué et prend le relais des complaintes. Dans un anglais approximatif, il enchaîne les reproches envers la préférence de sa fédération donnée aux coureurs de fonds «qui font plein de compétitions en Europe et en Asie»: «Nous, les sprinters, on reste en Ethiopie.» Avec un salaire mensuel de 1500 birrs (77 francs), dans son cas, et un invraisemblable record personnel à 10’03 sur 100 mètres. Ou alors, il déroulait pendant l’entraînement… Passe une partie de l’équipe nationale de marathon. En petites foulées dans des chaussures et survêtements de qualité. Le contraste avec l’équipement du sprinter est criant. Et encore. De l’autre côté du stade, des perchistes s’escriment à sauter au-dessus d’une barre à 3 mètres de haut. Ils soulèvent un nuage de poussière à chaque fois qu’ils s’écrasent sur un vieux matelas. Bousculer des traditions athlétiques ne se fait pas en un jour.