Xi Jinping, le nouveau secrétaire général du Parti communiste chinois – et donc président de la République – aime le foot. Au point d’avoir récemment fixé trois objectifs nationaux (ou émis trois vœux, selon l’interprétation des paroles du dirigeant suprême): que la Chine se qualifie pour une nouvelle Coupe du monde (la seule et unique date de 2002), puis qu’elle l’organise, enfin qu’elle la gagne. Malin comme un singe, Xi Jinping n’a formulé aucun échéancier pour réaliser ses desseins.

Il a bien fait. Car, jusqu’ici, le ballon rond version Empire du Milieu s’est apparenté à une aimable plaisanterie internationale, eu égard au réservoir sans fond de grands joueurs potentiels en un pays de 1,36 milliard d’âmes, qui plus est devenu la deuxième puissance économique du globe. Un minuscule Mondial, on l’a dit, soit le gouffre à fric nippo-coréen de 2002 où les Rouge, qualifiés grâce à l’entraîneur magique Bora Milutinovic, avaient fait trois petits tours de groupe (perdus) avant de regagner leurs pénates, piteusement.

Mais aussi, en 9 participations à la Coupe d’Asie des nations, deux finales (1984 et 2004), elles aussi passées à l’as. Au classement 2012 de la FIFA, l’immense Chine occupe une misérable 88e place, coincée entre Oman, l’Ouganda – 86es ex aequo – et le Burkina Faso (89e). Guère mieux sur le plan continental, avec un modeste 8e rang, tout juste devant la Jordanie, à des années-lumière du trio de tête formé par le Japon, la Corée du Sud et l’Australie – le géant océanien ayant rejoint la Confédération asiatique (AFC) afin d’affronter des adversaires dignes de lui.

Pas de quoi pavoiser, non plus, quant aux compétitions interclubs. Une victoire en Ligue des champions (Liaoning FC en 1994), plus une finale ratée (Dalian Shide en 2003), bilan maigrichon.

Aujourd’hui, alors que le championnat 2012 s’est récemment terminé par le sacre, comme l’an passé, du Guangzhou (Canton) Evergrande, les choses commencent à évoluer. Essentiellement grâce à l’implication financière de grands patrons d’entreprises liés au parti, devenus milliardaires depuis l’ouverture de la Chine à une dose de capitalisme. Evergrande, par exemple, est une firme immobilière propriété du magnat Xu Jiayin, lequel veut faire de son équipe le «Chelsea de l’Asie»; Shide fabrique des matériaux de construction sous la houlette du richissime Xu Ming; Shenhua (Shanghai) a conservé le patronyme de son partenaire initial – la plus grosse industrie productrice de charbon du pays et du monde – mais le patron actuel se nomme Jun Zhu, à la tête d’une fort juteuse firme spécialisée dans les jeux en ligne, notamment sportifs, et cotée au Nasdaq s’il vous plaît.

Ce brassage d’argent aboutit, comme en Russie – où un Samuel Eto’o, ex-Barcelone et Inter Milan, marque des buts pour Anzhi Makhachkala moyennant 20 millions d’euros par saison –, à des dépenses somptuaires afin d’attirer le joueur ou le coach qui saura apporter la victoire à son club, en sus d’un effet médiatique non négligeable.

Ainsi le double champion Guangzhou Evergrande, également vainqueur de la Coupe cette année, est-il dirigé, sur le banc, par Marcello Lippi, champion du monde 2006 avec la Squadra azzurra, cinq Scudetti cousus sur le maillot de la Juventus Turin. Lippi, 64 ans, qui déclare à La Gazzetta dello Sport: «Je n’exercerai plus jamais en Italie. Il y a ici une expérience passionnante à mener, un développement à réussir.» On comprend sans peine ce bel enthousiasme: son salaire annuel de 10 millions d’euros le propulse sur le podium des entraîneurs de club les mieux rétribués, derrière José Mourinho (Real Madrid, 11 millions) et devant Carlo Ancelotti (Paris Saint-Germain, 9,5 millions). Le natif de Viareggio devance des gens tels Sir Alex Ferguson (Manchester United), Arsène Wenger (Arsenal), Guus Hiddink (Anzhi, encore), Tito Vilanova (Barça), Rafael Benitez (Chelsea)…

Idem du côté du sélectionneur national, l’Espagnol José Antonio Camacho (57 ans) qui, à 6 millions d’euros, se situe au 2e rang, devancé par le seul Fabio Capello (Russie, 7,5 millions), tandis que les Vicente Del Bosque (champion du monde et d’Europe avec l’Espagne), Roy Hodgson (Angleterre), Joachim Löw (Allemagne), Cesare Prandelli (Italie), Didier Deschamps (France), rament à l’arrière.

«La Chine est pleinement entrée dans l’ère du football business», écrit le Financial Times. Doux euphémisme, surtout si l’on étend l’analyse pécuniaire aux joueurs eux-mêmes. Dario Conca, meneur argentin de l’Evergrande, chipé à Fluminense Rio de Janeiro, champion du Brésil 2010: 10,6 millions d’euros d’émoluments; Didier Drogba, champion d’Europe 2012 avec Chelsea, et son copain Nicolas Anelka, tous deux au Shanghai Shenhua: 12,2 millions chacun; Seydou Keita (Dalian Aerbin): 7 millions; Elkeson, recrue de l’Evergrande dès 2013, jeune prodige carioca en provenance de Botafogo Rio, et que l’on compare à Neymar: 6,5 millions. Et cetera. Le mercato hivernal – inter-saisonnier pour la China Super League (CSL, 16 clubs répartis dans les provinces industrialisées de l’est), où l’on joue de mars à début décembre – porte déjà en lettres d’or les noms, fantasmés ou pas, de Kaka, Frank Lampard, John Terry et David Beckham. La possible venue de ce dernier au Shenhua, à raison de 23 millions d’euros l’an, agite la mégapole Shanghai. «Becks», faut-il le rappeler, est le footballeur le plus connu en Asie jaune. Des myriades de contrats publicitaires et de sponsors l’attendent, l’espèrent.

«En Chine, tout bouge très vite, le foot aussi», note le journaliste pékinois Xu He dans un article publié par le magazine français Challenges. Il paraît évident que ce recrutement massif et dispendieux va booster la qualité des clubs et de la Ligue, mais jusqu’à quel point?

Même si le public répond présent – plus de 40 000 spectateurs de moyenne pour les trois premiers du championnat 2012, Guangzhou Evergrande, Jiangsu Sainty et Pékin Guoan, Shanghai Shenhua n’ayant terminé que 9e – «acheter, pour des millions de dollars, des joueurs en fin de carrière ne constitue pas la meilleure des tactiques», commentent des internautes sur Weibo, le Facebook chinois. Tout en soulignant que le salaire moyen d’un footballeur du pays, en CSL, reste planté à 75 000 euros par année, somme qui ne détournera pas forcément les jeunes sportifs d’autres disciplines beaucoup plus soutenues par l’Etat (natation, gymnastique, patinage artistique, tennis de table…).

Didier Drogba en personne avoue, dans les colonnes de France Football: «Le rythme de jeu est nettement moins soutenu qu’en Europe. Le niveau de la China Super League me semble proche de celui de la Ligue 2 française. Au début, j’ai eu un peu peur quand je voyais le faible engagement mis à l’entraînement. […] Moi qui, d’habitude, transpire comme une bête après cinq minutes d’effort, je sortais tout sec des entraînements!» La star ivoirienne précise que les séances de préparation se réduisent à une par jour, alors que tous les clubs professionnels du Vieux Continent en imposent deux. Ces carences basiques empêchent, manifestement, le jeu de s’élever.

Mais il y a autre chose, qui tient à la structure fondamentale du sport chinois. Au terme d’une enquête très fouillée, l’hebdomadaire britannique The Economist avance plusieurs motifs de stagnation du football en Chine. Parmi eux, le fait que l’approche «soviétique» en vigueur dans les disciplines individuelles, tournée vers le gain d’un maximum de médailles d’or olympiques, mondiales ou continentales, s’est révélée catastrophique dès lors qu’il s’est agi de mettre ensemble onze footballeurs.

Problème numéro deux, le mode de détection des jeunes talents. «Le système chinois choisit des enfants dotés de caractéristiques particulières, tels de longs membres, ce qui peut marcher en athlétisme, aviron, natation, plongeon ou gymnastique, mais en aucun cas dans le football. Nous savons bien que certains parmi les meilleurs joueurs de tous les temps sont petits, avec des jambes courtes et un centre de gravité très bas – Diego Maradona, Lionel Messi, Gerd Müller, voire Pelé.»

Et puis, le journal stigmatise le manque de centres de formation destinés à «fabriquer» de bons joueurs locaux, futurs internationaux. Les clubs ne s’y sont mis que récemment – le pionnier en la matière étant l’Evergrande de Marcello Lippi – parce que le gouvernement a décrété ces centres obligatoires désormais! Chiffre incroyable, la Chine ne dispose que de 8000 footballeurs licenciés, contre 600 000 au Japon ou à la Corée du Sud (1,5 million en France, à titre de comparaison).

Enfin, les scandales à répétition de paris truqués et de matches arrangés ont sévèrement plombé le foot chinois depuis le début des années 2000, touchant jusqu’aux boss de la fédération nationale (CFA). Après avoir gentiment fermé les yeux, l’Etat s’est enfin attaqué à cette gangrène à partir de 2009. «A l’heure actuelle, plus de 50 responsables [arbitres, patrons de clubs, entraîneurs, joueurs] ont été condamnés», estime, dans Le Monde, Rowan Simons, président du China Football Club. «La chasse aux pourris est menée par les plus hauts dirigeants du gouvernement.» Histoire, sans doute, de réhabiliter l’image d’un sport qui souffre déjà de son manque de popularité.

Cette année encore, deux ex-présidents de la CFA ont écopé de 10 ans de réclusion pour corruption (pots-de-vin et trucages de matches), de même que quatre anciens internationaux (5 ans), que l’ex-directeur de l’équipe nationale (10 ans), et que l’ancien chef de la commission des arbitres (9 ans). Quand le régime se décide à frapper, il frappe fort.

L’engagement de Camacho, défenseur du Real devenu par la suite coach de la Roja, au poste de sélectionneur s’inscrit dans la continuité de ce blason à redorer. «La décision de nous attacher les services de M. Camacho pour trois ans fait partie d’une stratégie à moyen et long terme, destinée à rattraper nos rivaux japonais et sud-coréens, pour l’instant loin devant nous», a expliqué le chef de la CFA, Wei Di, au quotidien China Daily. «Nous avons besoin, pour cela, d’une vision sur plusieurs années combinée à une approche pragmatique.» Il conclut: «Bien sûr, beaucoup de fans aimeraient que la Chine se qualifie au Mondial brésilien de 2014. C’est la première mission de M. Camacho, mais une mission temporaire. Je veux dire que s’il échoue, il continuera de travailler avec nous jusqu’au terme de son mandat, peut-être au-delà.» Un entraîneur de foot qui garde sa place s’il perd? Heureux homme.

Le propriétaire du club champion, Guangzhou Evergrande, veuten faire le «Chelseade l’Asie»

L’approche «soviétique» du sport chinois s’est révélée catastrophiquepour le ballon rond