Ce texte a été publié le 14 juin 2016


Le temps a embelli les souvenirs. L’équipe de Suisse des années 1950 a certes participé à deux Coupes du monde (1950 et 1954); on oublie qu’elle n’a eu qu’à battre le Luxembourg pour aller au Brésil (la Belgique avait renoncé au voyage) et était pays organisateur quatre ans plus tard. Chez elle, elle obtient le meilleur résultat de son histoire (quart de finale) mais elle est capable du meilleur comme du pire. De battre deux fois l’Italie en six jours, de tenir tête au Brésil à São Paulo (2-2, Coupe du monde 1950) ou aux champions du monde uruguayens (3-3 en 1954), comme de prendre 6-1 contre la Tchécoslovaquie (en 1956 à Genève) ou 8-0 en Hongrie (Budapest, 1959). Karl Rappan revient deux fois poser son fameux «verrou», mais la Nati ne réussit que deux 0-0 en 62 matches. Elle enchaîne une série de six défaites consécutives, puis une autre de huit matches sans victoire. Mais il se passe toujours quelque chose.

Ce n’est pas le temps des défaites honorables, plutôt celui des matches épiques, des récits picaresques portés par le bouche-à-oreille. Un fait de jeu peut faire oublier le score, surtout s’il est raconté par la voix nasillarde de Marcel-William Suès, alias Squibbs, sur les ondes de Sottens, ou par la gouaille d’Eugène Parlier. En octobre 1954, la Suisse est acculée devant ses buts par la Hongrie. Gégène Parlier réalise 64 arrêts, stoppe un penalty de Ferenc Puskas et permet à l’équipe de Suisse de s’en tirer avec un 3-0 honorable. En sortant du terrain, il déclare: «On les a baladés… dans nos seize mètres!»

«Ici, c’est sensas»

A 87 ans, l’ancien gardien de Cantonal, Servette, UGS, Bienne ou Lausanne, garde bon pied bon œil. Le droit. Il a laissé le gauche, et une phalange, dans l’atelier de Chailly-sur-Montreux où il a travaillé toute sa vie comme ébéniste. Dans son chalet avec vue imprenable sur le Léman («ici, c’est sensas», ne se lasse-t-il pas de s’exclamer), les meubles qu’il n’a pas fabriqués sont ceux hérités de son père. Il reçoit à la cuisine, devant une Romanette citron et une assiette de biscuits secs posée sur la toile cirée.

«J’ai connu ma première sélection en décembre 1952 à Palerme contre l’Italie. Défaite 2 à 0. Comment je l’ai appris? Eh bien, c’est tout simple: à la fin d’un entraînement avec Servette, Karl Rappan m’a tapé sur l’épaule et dit: «Tu viens avec nous en Italie.» A l’époque, intégrer l’équipe de Suisse, ça faisait quelque chose. On avait toujours rendez-vous à Macolin, chacun y allait comme il pouvait. Les Bocquet, Vonlanthen, Fatton, c’étaient des Messieurs.» Par contre, ça ne rapportait pas grand-chose. «On touchait des clous, oui!»

«Contre le Brésil, on a été bombardé.»

Records de fréquentation

Si les joueurs ne gagnent pas ou peu d’argent, ils jouent paradoxalement devant des foules considérables, impensables aujourd’hui avec les normes de sécurité en vigueur: 123 000 spectateurs au Hampden Park contre l’Ecosse le 26 avril 1950, 100 000 spectateurs le 22 novembre 1950 à Stuttgart contre l’Allemagne fédérale, 100 000 spectateurs à Budapest le 10 octobre 1954, 110 000 à Bernabeu le 10 mars 1957 contre l’Espagne (2-2).

En Suisse aussi, les stades nouvellement construits pour accueillir la Coupe du monde 1954 enregistrent des records de fréquentation qui ne seront plus jamais battus: 40 000 personnes aux Charmilles en octobre 1951 pour un match amical contre la France, 33 000 pour le nouveau Stadio communale de Lugano, 51 800 à Bâle pour le nouveau Saint-Jacques, 43 000 à la Pontaise le 23 mai 1954 pour voir l’Uruguay de «Pepe» Schiaffino.

En 1954, Eugène Parlier se retrouve titulaire pour la Coupe du monde. «Avant le premier match à Lausanne contre l’Italie, on était allé manger au-dessus de Lausanne. En sortant, Rappan me dit: «C’est toi qui joues.» Il savait que les Italiens jouaient beaucoup en l’air pour leur grand avant-centre, Lorenzi. Moi, j’avais pas peur de sortir prendre les ballons. Ouh, j’étais un peu salaud, quand je sortais j’ébriquais un peu le type. Mais on est devenus copains avec Lorenzi, à force.» Sur 21 sélections, Parlier a joué sept fois l’Italie. A la Pontaise, le public le siffle d’abord, parce qu’il le prive de Stuber, le gardien du LS. «A la fin, ils ont porté deux joueurs sur leurs épaules: Neury et mécolle. Mais Stuber a été chic: il m’en a jamais voulu.»

Grandes vedettes

A l’époque, les gardiens sont de grandes vedettes. Pour une raison toute simple: ils sont plus faciles à photographier depuis le bord du terrain. Eugène Parlier a plusieurs surnoms: Gégène à Genève (et à Joinville-le-Pont), Zézène à Lausanne et Plombette en équipe de Suisse. «Rappan demande à Pasteur et à Fatton de me faire des shoots. Sur les deux premiers, Lulu Pasteur me lobe. Je lui ai dit: «Tu fais chier avec tes plombettes!» Il connaissait pas l’expression.»

Il y avait un peu les Bourbines et les Romands mais on étaient copains quand même. Ça jouait pas les vedettes.

L’ambiance en équipe de Suisse est bon enfant. «Il y avait un peu les Bourbines et les Romands mais on étaient copains quand même. Si on jouaient aux cartes, ça se mélangeait bien. Le seul que les Suisses allemands aimaient pas trop, c’était Norbert Eschmann. Il parlait bien, il avait joué à Paris, il prenait un peu des grands airs. Mon copain, c’était Casali. Il parlait pas français et je parlais pas italien mais on s’appréciait bien. Des fois, il se faisait dribbler, je plongeais dans les jambes au client et c’était «bock». D’autres fois, c’est lui qui me sauvait la mise. Par contre, les dirigeants c’étaient des vrais casques à boulons. J’ai même reçu un recommandé de l’ASF parce que je n’avais pas rendu le survêtement et le maillot.»

Les footballeurs sont des grandes vedettes populaires dont on connaît bien souvent plus le nom que le visage. «Au militaire, ils m’avaient mis garde-barrière dans l’aviation à Rarogne. Un jour, un gamin vient jouer près d’où on étaient avec son ballon. Il était gardien, il voulait qu’on lui fassent des tirs. Un copain m’a montré du doigt et lui a dit: «Tu sais qui c’est, celui qu’est là? C’est Parlier, le gardien de l’équipe nationale.» Il est venu me trouver, il voulait que je l’entraîne. J’ai dit oui, j’y suis allé deux-trois fois. Fallait voir comme il était content! Bien dix ans plus tard, je le recroise. Ça m’est revenu de suite: c’était «Bubu»! Erich Burgener. Il avait pas oublié, vous pensez.»

«Laisse!»

Le style de Parlier est moderne pour l’époque. Il n’a pas peur de quitter sa ligne de but pour capter les ballons aériens en lançant son fameux «Laisse!». Il ne porte jamais de gants («on sent rien avec ces trucs-là») malgré les ballons en cuir qui se gorgent d’eau et peuvent devenir comme de la pierre. «Une fois, en Angleterre, le terrain était de la papette. Ils avaient ciré le ballon, il était impossible à travailler…»

Je cherche la balle, elle n’était pas dans le but. Elle n’était pas non plus sur les filets, ni derrière. Elle était dans le public.

Pas de gants, un seul maillot qu’il fallait rendre à la fin, mais un ballon souvenir. «En 1957 à Madrid, on joue contre l’Espagne. Ils doivent gagner pour aller à la Coupe du monde. On tient le match nul 2-2. A la dernière minute, Di Stefano tire. Je plonge, je touche la balle mais je suis sûr qu’il y a but. Je me relève, je cherche la balle, elle n’était pas dans le but. Elle n’était pas non plus sur les filets, ni derrière. Elle était dans le public. Quand les gens ont rendu le ballon, l’arbitre avait déjà sifflé la fin du match. Je l’ai gardé.»

A l’issue de ce match mémorable, l’Atlético Madrid fait une offre d’un million de pesetas pour Parlier. Son club, UGS à Genève, refuse. «Le président, qui était l’oncle d’Alain Morisod, a répondu que je devais honorer mon contrat, et c’était terminé.»


Profil

Eugène Parlier

1929. Naissance le 13 février à Montreux.

1944. Débute à quinze ans dans les buts du FC Montreux.

1949. Signe à Servette.

1954. Devient l’une des figures de la Coupe du monde 1954.

1957. L’Atlético Madrid propose un million de pesetas pour le recruter. Son club refuse.

1966. Arrête sa carrière à Etoile Carouge.

1979. A cinquante ans, dépanne dans les buts du FC Montreux