Le bateau se cabre brusquement sous la poussée des 310 chevaux de son moteur. Derrière lui, au bout de la corde, Philippe Davel émerge de l'eau pour une séance d'entraînement matinale: le Genevois, champion suisse 1996 de ski nautique en slalom, doit contourner six bouées placées à 11,5 mètres de part et d'autre d'un axe de 259 m. Chaque fois qu'il se décale de l'axe du bateau pour aller chercher une bouée, la corde dans une seule main et le corps tendu à l'extrême, couché au ras de l'eau, son monoski sculpte une corolle transparente qui vient éclabousser les berges du plan d'eau.

La scène, d'apparence anodine, a ceci de nouveau qu'elle se déroule près du village de Crozet, en France voisine, à quelques éclaboussures seulement de Genève. Là, au pied du Jura, la passion et l'obstination de deux hommes, Guy Paturel et son fils Gilles, ont donné naissance, à la Pentecôte de cette année, à Eurolac. Ce plan d'eau artificiel permet enfin aux skieurs romands de s'entraîner près de chez eux, dans des conditions identiques à celles de la compétition.

Le ski nautique est en effet un sport qui, comme l'aviron, s'accommode mal du vent et du clapotis des lacs. Il réclame le calme plat. Or, à ce jour, la Suisse ne dispose d'aucun plan d'eau de ce type. Elle est même le seul pays d'Europe dans cette situation, malgré le très bon niveau de ses skieurs. La faute, avancent ces derniers, au véritable casse-tête administratif que représente tout projet de construction. Si bien que, d'année en année, c'est à l'étranger, le plus souvent en France, que les champions suisses se mesurent et s'entraînent. Cette année encore, les championnats de Suisse se sont déroulés du 17 au 18 juillet à… Bourg-en-Bresse.

Gilles Paturel, professeur de ski et de ski nautique franco-suisse, d'origine valaisanne, a été actif au sein de la Fédération suisse de ski nautique (FSSN), comme entraîneur d'une partie de l'équipe nationale juniors. Il s'en est progressivement éloigné pour mener à bien son projet avec son père – «une entreprise à caractère familial», précise le fils: la création de cette grande flaque de 600 mètres de long sur 50, et profonde de 1,50 m, creusée sur un terrain déclassé en zone de loisirs, et alimentée naturellement par des microsources.

«Les berges sont très plates pour absorber le ressac au maximum. C'est aussi la fonction des deux îlots situés à chaque extrémité du plan d'eau», commente Gilles Paturel, également pilote du bateau. Au milieu du bassin, les deux décrochements sur la berge permettront bientôt la pratique du saut, après l'installation d'un tremplin prévue l'an prochain. Pour l'heure, Eurolac est un club où viennent s'entraîner notamment les meilleurs Suisses (une trentaine). C'est aussi un centre de loisirs ouvert à tous ceux qui voudraient s'initier au slalom, aux figures et au wakeboard, les trois autres disciplines du ski nautique.

Sur le ponton, pendant qu'il range ski, combinaison et corde dans son sac, Philippe Davel explique, ravi: «Avant, j'étais obligé de me rendre à Mâcon pour m'entraîner: trois heures de route aller-retour trois fois par semaine.» Pas rien, quand on sait que ce sport physique contraint ses pratiquants à des séances d'entraînement aussi intenses que brèves: pas plus d'une trentaine de minutes, par tranche de dix minutes. «Maintenant, je viens tous les jours», se réjouit-il, avant de regagner Genève, où il travaille.

Il laisse sa place derrière le bateau à Gregory, 15 ans, venu de Fernay en voisin. Lui a découvert le ski nautique à l'âge de 5 ans, l'a pratiqué quelque temps avant d'arrêter de longues années. «Je n'avais plus l'idée de recommencer», dit-il. Jusqu'au jour où Eurolac est né. Depuis, il vient tous les jours, et s'entraîne d'arrache-pied en vue de sa première compétition de slalom, qu'il disputera ici même en octobre. Son cousin, qui l'accompagne ce matin-là, fera pour sa part ses grands débuts derrière un bateau. En wakeboard, sorte de planche courte et large. «Le plus facile pour débuter, parce que la position est la plus naturelle», assure Gregory.

Dernière personne à attendre son tour sur le ponton: Dolorès, venue elle aussi en voisine passionnée. Contrôleuse du ciel à l'aéroport de Cointrin, elle profite de travailler en soirée ce jour-là pour venir se perfectionner dans une discipline qu'elle pratique depuis longtemps: «Depuis la Pentecôte, j'ai réalisé des progrès beaucoup plus rapides qu'en skiant sur le lac Léman, où les conditions ne sont pas idéales.»

Gilles Paturel, lui, fourmille de projets pour l'avenir: accueillir des stages, organiser des meetings internationaux où se produiraient les meilleurs skieurs du monde. Il ne cache pas non plus son rêve: accueillir dans un proche avenir les championnats de Suisse, quand le plan d'eau aura reçu l'homologation nécessaire. Il regarde donc avec un mélange d'appréhension et de scepticisme les projets de lacs naturels en cours en Suisse (lire ci-dessous): «S'il nous a fallu dix ans, à mon père et à moi, pour voir aboutir notre projet en France, je n'ose imaginer combien de temps il aurait fallu en Suisse.»