Football

Everton, portrait d’un club responsable

Longtemps focalisés sur le sportif, les grands clubs européens ont pris conscience de leur rôle social. Pionnier, Everton aide près de 20 000 personnes par an, et ses programmes novateurs accumulent les distinctions

C’est l’heure de la distribution des prix en Premier League. Le titre est pour Chelsea, qui peut encore réussir le doublé en finale de la Cup contre Arsenal le 27 mai. Tottenham et Liverpool joueront la Ligue des champions, MU peut-être aussi s’il gagne la finale de l’Europa League le 24 mai.

Septième du championnat, Everton n’a plus gagné le titre depuis 1987, la Cup depuis 1995. Les trophées, l’autre club de Liverpool les empile désormais à travers sa fondation («charity», en VO), Everton in the Community. La structure, à but non lucratif et indépendante du club sportif, compte 120 employés et plus de 180 bénévoles. L’année dernière, elle a offert 90 000 heures d’activités à plus de 20 000 participants. Des chiffres qui contribuent à garnir son tableau d’honneur, où les récompenses s’y lisent en lignes et en colonnes: «Community Club of the Year», «Community Programme of the Year», «Best Football Community Scheme».

En fait, chaque année, ce sont plus d’une dizaine de distinctions qui font la fierté de Phil Duffy, directeur exécutif de l’organisation: «En comparaison de la plupart des clubs de Premier League, qui ont tous des programmes sociaux, nous travaillons plus large et plus profond. Notre champ d’action va du handicap à la délinquance juvénile en passant par la démence, l’isolation sociale et le traitement des dépendances. Nous ne nous contentons pas d’envoyer deux ou trois joueurs de la première équipe dans des centres pédiatriques, nous cherchons à avoir un réel impact.»

Exploiter le pouvoir du football

Fondée en 1988 pour «occuper les jeunes du quartier pendant l’hiver», selon les dires du directeur, l’institution a bien grandi. L’automne dernier, la Dr Denise Barrett-Baxendale, notable CEO d’Everton in the Community, a personnellement été invitée par le Vatican pour y présenter le modèle «evertonien». «C’était un immense honneur de voir Denise assister à cette audience papale dont le thème était le sport au service de l’humanité», note Phil Duffy. L’hommage du maire de Liverpool, Joe Anderson, n’est pas mal non plus: «La fondation accomplit un travail formidable qui profite à toutes les catégories d’âge de la ville. Elle sait comment exploiter le pouvoir du football pour créer des différences positives dans la vie des gens, parfois significatives.»

Jour de match à Goodison Park. Dans l’arène encore déserte montent les effluves de pelouse humide. Assis en tribune sud, Henry Mooney goûte ce bonheur simple. Les divers projets sociaux qu’il mène sont pour lui «une simple question de responsabilité». «Depuis 140 ans, Everton jouit d’une immense popularité dans la région. Le club est aussi riche financièrement que de réputation, son rôle est donc de motiver, d’inspirer, d’offrir des opportunités. Non pas en distribuant des billets de match ou de l’argent, mais en développant des programmes qui peuvent amener une plus-value sur la durée.»

Le Blue Mile, zone sinistrée

Le quartier d’Everton, bastion symbolique et géographique de l’équipe fanion, figure parmi les 25 zones les plus défavorisées de Grande-Bretagne. «Beaucoup souffrent de précarité dans ce que l’on appelle le «Blue Mile», la zone originellement «evertonienne», déplore Henry Mooney. A ses côtés se tient Lee Johnson, une gueule à jouer dans un Ken Loach, ex-SDF reconstruit par les œuvres caritatives du «club du peuple». Au sein d’Everton in the Community, il est employé du programme luttant contre la problématique des sans-abri. «Everton implique des gens qui savent de quoi ils parlent, nous raconte Lee Johnson. Cela inspire les participants, leur montre qu’il est possible de s’en sortir.»

Il semblerait que le logo du club soit en lui-même un symbole suffisamment inspirant. Alors que le taux de réhabilitation au bout d’un an des jeunes délinquants stagne à 26% à l’échelon national, il atteint 76% à Everton. «Les jeunes marginalisés éprouvent des difficultés à s’investir dans des structures directement reliées au système, explique Henry Mooney. Le fait de recevoir de l’aide d’un club de football et le sentiment d’appartenance éprouvé en portant son badge représentent d’uniques motivateurs.»

Une quinzaine d’équipes handisport

Larges épaules enveloppées dans une parka bleu foncé, Johnnie Garside dirige depuis dix ans Imagine Your Goals, un programme de développement destiné aux handicapés mentaux qu’Everton a déjà présenté dans quatorze pays. Pour développer son concept fondé sur les émotions positives du sport, ce diplômé en éducation physique travaille étroitement avec Mersey Care, structure pionnière de la santé mentale dans le comté du Merseyside. «C’est pour améliorer l’efficacité de nos actions que l’on multiplie les contacts avec des ONG. Aujourd’hui, nous comptons plus de 2000 partenaires. Collaborer, c’est aussi le meilleur moyen de répandre nos principes et notre culture du travail.» Car si c’est bien la population locale qui est ciblée à travers ses activités, Everton in the Community, disposant d’une quinzaine d’équipes de handisport, lorgne bel et bien une résonance globale.

Financièrement, la relation entre le club et la fondation n’est pas aussi organique que l’on pourrait penser. «Notre première source de revenus n’est pas Everton FC mais la Premier League, qui octroie à tous les clubs des subventions», décrypte Phil Duffy. L’entité mère ne pourrait-elle donc pas se montrer plus généreuse? «En l’état, le club est un formidable contributeur grâce à ses apports humains (ndlr: la plupart des membres du board d’Everton FC sont impliqués dans des activités de la fondation), ses dons matériels, son impact sur les fans et les sponsors. Indirectement, il nous permet de lever la majorité de nos fonds.»

Sarah, «gestionnaire du voisinage»

Les jours de match, le rôle social d’Everton consiste aussi à gérer les relations avec les 10 000 habitations qui entourent le stade. «Ce n’est pas parce que nous avons la plus grosse maison qu’elle est la plus importante», assure dans un sourire Sarah Atherton, récente et officielle «gestionnaire du voisinage». Ici, le but est de contribuer au développement harmonieux du quartier. «Habitants, police, fans, tout le monde y gagne.» Pourtant, les Blues quitteront dans quelques années leur quartier historique pour un nouveau stade au bord de la Mersey. «Justement, avant de nous en aller, nous souhaitons laisser un bel héritage. Et puis, hormis le stade, tous nos établissements resteront dans le coin», réagit-elle.

Parmi ces derniers, l’Everton Free School s’illustre par son unicité. Construit il y a cinq ans, c’est le premier établissement scolaire régenté par un club de football en Angleterre. «Encadrée par 30 enseignants, notre école fournit un programme gratuit à 128 élèves âgés de 14 à 16 ans», détaille Phil Duffy, un brin moqueur: «Un certain nombre d’entre eux sont même des supporters de Liverpool. Enfin, pour l’instant.»


«Il existe une concurrence entre les fondations»

«La Premier League figure parmi les organisations sportives les plus généreuses du monde en termes de dons de bienfaisance», se félicite Ashley Brown, CEO de l’association Supporters Direct à Londres, représentante des communautés de supporters au Royaume-Uni. C’est bien le moins pour une économie qui reçoit 3 milliards de livres sterling par an de droits télé, et en reverse 100 millions pour les actions caritatives.

Ces subsides ont doublé cette saison. «Certains clubs se reposent trop sur les donations de la ligue alors qu’eux-mêmes profitent déjà d’un puissant pouvoir économique, regrette Ashley Brown. Heureusement que les meilleurs programmes sont récompensés par des prix publiquement reconnus. Il existe donc une concurrence stimulante entre les différentes fondations.»

Ashley Brown estime que, «globalement, le travail effectué par les fondations des clubs de Premier League est d’un excellent niveau». Mais comme on le dit à Everton, «Nothing but the best is good enough» («seul le meilleur est suffisant»). «En Angleterre, le football ne doit pas se couper de ses racines. Il est important que la Premier League garde le cap afin que les communautés, poumons de notre culture sportive, profitent elles aussi de cette croissance.»


Quand football rime avec engagement social

Suisse - FC Winterthour, l’alternatif

Le football comme culture populaire plutôt que comme business: c’est le credo du FC Winterthour, qui évolue en deuxième division suisse depuis 1985. Junior ou joueur professionnel de la première équipe, chaque nouvel arrivant doit signer la «charte sociale» du club, qui compile ses principes: ouverture aux plus défavorisés, tolérance, lutte contre toutes les discriminations, etc. Mais l’engagement du troisième club de foot zurichois ne s’arrête pas à un bout de papier. Organisé en société anonyme pour répondre aux standards de la Swiss Football League, il offre une voix à sa base via un parlement des supporters. Il met en place des tournois mêlant habitants de la ville et réfugiés. Il organise des expositions dans une galerie installée dans l’enceinte de son stade. Il dédie une tribune aux enfants – la «Sirupkurve» – façon mini-club. Résultat: il règne à la Schützenwiese une ambiance délicieusement alternative, où punks et familles cohabitent harmonieusement. (L. PT)

Lire aussi: A Winterthour, le pari du football équitable

France – OM, le modèle américain

Le nouveau président de l’Olympique de Marseille, Jacques-Henri Eyraud, a été formé à l’école du sport américain. Dans son discours, on retrouve les mots-clés que Hugh Quennec ou Chris McSorley ont fait peindre sur les murs des Vernets ou dans les vestiaires du Stade de Genève: «responsabilité», «engagement», «communauté». L’un des axes forts de sa stratégie est d’assumer pleinement «la place de l’OM dans la cité». «Nous avons un rôle à jouer dans le tissu associatif, en termes de cohésion sociale, nous expliquait Jacques-Henri Eyraud en avril dernier. Nous devons, en tant que club de foot, redonner autant qu’on nous donne. Le club doit être beaucoup plus actif au sein de sa communauté, dans ses actions caritatives comme dans ses actions citoyennes, pour devenir vraiment un club exemplaire.» L’une de ses premières actions fut de rencontrer les groupes de supporters et les clubs de quartier. Comme Chris McSorley à son arrivée à Genève. (L. FE)

Lire aussi notre interview du président de l’Olympique de Marseille Jacques-Henri Eyraud: «L’OM doit devenir un club exemplaire»

Allemagne - Une Bundesliga plus civique

Le mois dernier, les rédactions d’Europe ont reçu une brochure cartonnée de 64 pages de la Bundesliga Foundation. La ligue professionnelle allemande (qui regroupe 36 clubs) possède une branche sociale et tient à ce que cela se sache. Selon l’étude du cabinet Nielsen Sports, le football professionnel allemand a soutenu 450 projets civiques durant la saison 2015-2016, contre seulement 318 en 2012-2013. L’étude constate globalement une hausse des moyens et du personnel au service de ses activités qui, ensemble, ont bénéficié à 1,1 million de personnes. «Le fait que le football professionnel manifeste un engagement toujours plus grand envers la société est une bonne nouvelle, déclare Fritz Pleitgen, président du conseil d’administration de la Bundesliga Foundation. Alors que d’autres entités de la société telles que les partis politiques, les syndicats et les Eglises ont perdu de nombreux membres, le football rassemble et agit comme un adhésif social.» (L. FE)

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