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Les taxis russes sont pleins de surprises.

Âmes russes

Evgeny, chauffeur de taxi russe et contrebandier repenti

Pendant la Coupe du monde en Russie, les rencontres improbables, surprenantes et savoureuses se succèdent. Elles racontent le pays au-delà des clichés et des fantasmes. Troisième tableau, avec un chauffeur de taxi aux mille vies

Une heure et quarante minutes dans un taxi à travers la monotone campagne russe, c’est potentiellement très long. Surtout quand il est pratiquement impossible d’échanger avec le chauffeur. Je me prépare à prendre mon ennui en patience quand la belle Saab s’arrête devant moi. La porte à peine ouverte, son conducteur me salue dans un anglais assuré. «Bonjour mon ami! Comment allez-vous aujourd’hui? Où puis-je vous emmener?»

Lire la précédente chronique: Ana et le Grand Togliatti Hôtel

Une heure et quarante minutes dans un taxi à travers la monotone campagne russe, c’est potentiellement très court. Surtout quand le chauffeur a vécu mille vies extraordinaires et qu’il les raconte si bien. Il suffit de tout consigner pour obtenir la trame d’un roman d’ombres et de lumières, où la logique froide se mêle à l’absurde, où tout paraît évident et impossible à la fois.

Chapitre I. Evgeny naît dans les années 50 à Bichkek (qui s’appelle encore Frounzé), la plus grande ville du Kirghizistan (qui est encore une république de l’Union soviétique). Il grandit entre la cité bâtie comme une forteresse russe et les hautes montagnes environnantes. «Vous êtes Suisse. Vous savez comment sont les montagnes. Elles sont magnifiques, mais elles ne vous font pas la vie facile.» Sa famille est pauvre. Evgeny veut échapper à la fatalité de sa condition et quitte tout pour faire fortune «à l’Ouest». C’est-à-dire en Russie.

Chapitre II. Evgeny porte des costumes de marque et des montres suisses. «Elles sont très chères, vous savez ça mieux que moi.» Car Evgeny a réussi. On ne sait trop où, on ne sait trop comment, il est devenu contrebandier. Il a appris l’anglais. Il multiplie les allers-retours avec Dubaï, où il dégotte de l’or qu’il achète au rabais et qu’il revend beaucoup plus cher. «Mon ami, savez-vous ce que l’on ressent quand on gagne 10 000 dollars en une seule journée? On a l’impression d’être le roi du monde.»

Chapitre III. Le filon attire de plus en plus de hardis chercheurs d’or. Il devient plus concurrentiel. Plus risqué. «Les jeunes ne faisaient plus preuve d’aucune loyauté dans le commerce», explique Evgeny. Le contrebandier se reconvertit dans le trafic de «textile» avec l’Inde. Le genre de «textile» qui se revend sous le manteau au coin de la rue plutôt que dans des boutiques de prêt-à-porter… L’Inde produit de la qualité, en quantité. La jeunesse russe s’y éveille et s’y abandonne. «Pendant ces années-là, j’ai encore très bien gagné ma vie», se souvient notre homme, un peu nostalgique.

Chapitre IV. Mais un jour, Evgeny se fait piéger. Attraper par la police indienne. Jeter en prison sans autre forme de procès. Sa famille dans un confortable appartement de Moscou, lui dans un miteux pénitencier de New Delhi. «Mon ami, vous n’imaginez pas les conditions de détention. Les passages à tabac étaient plus réguliers que les repas. En prison, je n’ai mangé que des légumes, et encore pas très souvent.» Il ne sait pas quand il sortira. S’il sortira. C’est l’enfer.

Lire la première chronique: Nikita, mon ami Google Translate

Chapitre V. Le fouet et les bottes pour forcer l’écrou et, même si l’homme n’oublie rien du tout, il s’habitue, c’est tout. L’émotion passée, Evgeny raconte la prison comme une colonie de vacances. Les «maudits Russes qui ne restent qu’entre eux». Les heures passées à perfectionner son badminton. «Je suis vieux mais je joue encore très bien, vous seriez étonné.» Les moments passés avec Stefan, qui lui montrait des photos de chez lui. Les Alpes. «Verbier, Zermatt, la Jungfrau…» Un Suisse était emprisonné avec lui à New Delhi? Pour quelle raison? «Il était à la tête d’une organisation qui braquait des fourgons blindés en Inde», répond le chauffeur de taxi comme s’il parlait d’un homme d’affaires comme un autre. Après deux ans, ses geôliers le réveillent un matin en lui disant qu’il est libre.

Chapitre VI. Evgeny se débrouille pour rentrer en Russie. Retrouver sa famille. Et changer de vie. «La contrebande, c’était fini pour moi. Quand vous avez fait deux ans de prison en Inde, vous n’avez pas envie d’y retourner, mon ami, je vous le garantis.» Il atterrit à Togliatti, à 1000 kilomètres de Moscou, il ne sait pas trop pourquoi. «Je suppose qu’il faut bien s’installer quelque part, non?» Il achète une Saab, «une bonne marque suisse», et commence à faire le taxi. Sevré de l’ivresse des journées à 10 000 dollars, il se lève le matin à 5 heures, cesse rarement son service avant 20 heures, et ça six jours par semaine. «Votre Coupe du monde, ça a l’air très intéressant pour ceux qui ne doivent pas travailler, dit-il. Moi, je n’ai pas le temps de regarder le football à la télévision.» Mais Evgeny n’est pas malheureux: il passe tous les jours à midi deux heures avec son épouse. C’est son petit luxe.

Chapitre VII. Avec elle, également originaire du Kirghizistan, il a eu deux enfants, déjà adultes. Sa fille a quitté la Russie pour la Bulgarie, où elle est ingénieure dans une usine qui fabrique des batteries pour voiture. Et son fils? «C’est une longue histoire, à dormir debout», se marre Evgeny en se garant sur le bas-côté. Nous sommes arrivés.

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