Au terme des XXIes Jeux olympiques d’hiver, le pays hôte exulte à Vancouver. Les Canadiens n’ont de leçon à recevoir de personne en matière de patriotisme.

Le Canada a clôturé ses Jeux dimanche devant 60 000 spectateurs survoltés dans le stade de Vancouver. Des JO qui «ont inspiré une nation», résume le Vancouver Sun. Car l’hymne national a retenti 14 fois pendant la quinzaine – c’est un record dans l’histoire des Jeux d’hiver – après que de Montréal à Toronto en passant par Halifax, des concerts de klaxon ont éclaté un peu partout dans le pays hôte et que des foules immenses se sont rassemblées après la victoire de l’équipe nationale en finale du tournoi de hockey, au terme d’un match d’anthologie: «Goldenes Happy-End für Kanada», titre la Basler Zeitung.

«L’or est à la maison», selon le Kurier autrichien. C’est dire que «le Canada n’a pas de leçon à recevoir en matière de chauvinisme», écrit Le Monde . La population a «répondu au souhait du premier ministre fédéral, Stephen Harper, qui, dans son discours devant l’Assemblée législative de Colombie-Britannique» avait invité ses concitoyens à être ni «gênés» ni «embarrassés» par un patriotisme défini comme «paisible et humble». Manière de l’opposer à celui des Etats-Unis, supposé démonstratif et arrogant.»

D’ailleurs, puisque le pays hôte termine en tête du classement par médailles, le quotidien français rouvre l’éternel débat entre quantité et qualité: en nombre total de médailles, les Etats-Unis et l’Allemagne font en effet mieux que le Canada, pourtant classé premier en raison du poids de l’or. Cependant, beau joueur, USA Today écrit que ces Jeux furent ceux de deux pays, mais d’un seul continent, alors que le New York Times n’en a cure et établit son propre décompte, quantitatif, qui sacre les Etats-Unis. «Mission accomplie», conclut quant à elle Radio-Canada, pour une nation qui «a dépassé toutes les attentes» et «triomphe haut la main». Donc «voici revenu, messieurs dames, ironise un brin Le Devoir de Montréal, le grand débat de société qui nous interpelle à tous les deux ans: le pays vainqueur – officieux, car le CIO refuse d’établir un classement général des nations – des Jeux olympiques est-il celui qui gagne le plus de médailles ou celui qui gagne le plus de médailles d’or? Lancinante interrogation existentielle, en vérité, au moment où le Canada» se retrouve au sommet.

«On n’aurait pu demander mieux», enchaîne La Presse québécoise: «Les Etats-Unis se sont fait un malin plaisir de dégonfler les prétentions canadiennes à la domination olympique, raflant les médailles avec un appétit insatiable.» Mais «à nous le podium», «l’heure de la revanche a maintenant sonné». Et «nous sommes heureux, n’est-ce pas?» relève le site Rue Frontenac: «Partis en grognant comme un moteur diesel, les Jeux olympiques de Vancouver se sont achevés dans l’allégresse.» Sur la glace, «nos millionnaires préférés ont battu en quelques jours les Russes et les Américains, deux méchants peuples colonisateurs qui ont osé lever le nez sur la qualité incontestable du hockey pratiqué au Canada. […] Même les ours polaires se sont mis à ronronner et les saumons, à rosir. Les plumes de nos premières nations ont frémi, les loups ont hurlé de plaisir, les orignaux se sont frotté les bois, et les mouffettes ont juré de ne plus traverser les autoroutes aux heures de pointe.»

Et «nous»? A la sixième place, Helvetia profite aussi du critère de classement «or», puisque cinq équipes font en effet mieux qu’elle en quantité, mais sont pourtant classées derrière. Ainsi, «quand le temps aura produit son usure, philosophe Le Matin, en évoquant les JO de Vancouver, on se souviendra vaguement que Swiss Olympic y avait effectué sa plus prolifique moisson de médailles d’or» et «dans nos mémoires chancelantes, on retiendra surtout une image. Celle de cette marée humaine colorée qui a inondé des sites de compétition à la dimension de l’événement et déferlé dans la bonne humeur sur une Colombie-Britannique éprise de sport.» Et Le Parisien de renchérir: «Vancouver, surnommée no-fun city (ville sans plaisir), a su se transformer en lieu de fête le temps de la quinzaine olympique.»

Ne boudons donc pas, et restons réalistes. Car «ils ont volé, foncé, souffert, maîtrisé leur sujet. A six reprises, Simon Ammann, Didier Défago, Dario Cologna, Carlo Janka et Mike Schmid ont permis à tout un pays […] de bomber le torse», commentent la Tribune de Genève et 24 Heures. Mais «comme on est en Amérique du Nord et que le politiquement correct est érigé en dogme – ici, les hockeyeuses canadiennes doivent s’excuser publiquement d’avoir allumé un cigare et bu une goutte de champagne après leur victoire – on dira [que la Suisse] est une nation de petite taille». Qui retiendra les mutines étincelles de Simon Ammann et le regard tilleul d’une certaine Carmen, fixé sur sa pierre curlante. Mais oubliera vite les larmes amères sur cette terrible poisse de Dario Cologna, tombé au 49,9e km du marathon de ski de fond, alors que le bronze ne semblait plus pouvoir lui échapper.