Sur la page d'accueil, on croise le regard ambitieux et déterminé de Tyler Hamilton, coureur accusé de transfusion sanguine. Sous la rubrique «news», on tombe sur un petit bijou de folklore: le récit, en direct de la patinoire de Wil, des récentes festivités qui ont salué la retraite d'Alex Zülle, ancien dopé du peloton. Le site internet de la formation cycliste Phonak n'est pas à jour: il ne fait – quelle étourderie! – nulle mention du séisme qui a frappé l'équipe helvétique samedi soir. Réunie la veille au Musée olympique de Lausanne afin de déterminer le plateau du Pro-Tour, circuit professionnel à naître en 2005, la Commission des licences de l'Union cycliste internationale (UCI) a claqué la porte au nez de l'unique candidat suisse. Avec de solides raisons à l'appui.

Phonak, pourtant cataloguée parmi les chouchous de la classe en raison de sa grande fiabilité financière, a rendu un carnet exécrable ces derniers mois, avec trois cas de dopage au tableau. Noir. Oscar Camenzind contrôlé positif à l'EPO peu avant les Jeux d'Athènes? Passe encore, puisque le Schwyzois, champion du monde de 1998 a immédiatement avoué sa faute, dédouané l'équipe et profité de son licenciement pour annoncer une retraite opportune. Mais le fait que le champion olympique américain Tyler Hamilton et l'Espagnol Santiago Perez soient devenus, respectivement les 11 septembre et 5 octobre derniers, les deux premiers athlètes, toutes disciplines confondues, à «subir» un contrôle positif en matière de transfusion sanguine a pesé beaucoup plus lourd dans la balance.

Davantage qu'aux agissements extrêmement douteux de ses coureurs, Phonak doit sans doute ce rejet humiliant à la politique peu clairvoyante, pour ne pas dire suicidaire, de ses dirigeants. Prise dans une tourmente comparable sur l'échelle de la triche en début de saison, la formation française Cofidis avait eu le bon goût d'empoigner le taureau par les cornes en licenciant coup sur coup quatre de ses coureurs, l'un de ses soigneurs puis son manager, avant d'accepter la démission de son médecin. Des mesures qui lui ont permis de trouver grâce aux yeux de la commission de l'UCI, puisqu'elle figure aujourd'hui dans le bon wagon.

Le triumvirat décisionnaire n'a, en revanche, que peu apprécié l'attitude des responsables zurichois, plus enclins à la riposte hautaine qu'au vibrant mea culpa. Le juge du Tribunal fédéral Pierre Zappelli, le président de la Commission fédérale des sports suisses Hans Höhener et le docteur en sciences économiques André Hurter, chargés de trancher en toute «indépendance, neutralité et transparence» vis-à-vis de l'UCI, avaient-ils le choix? Pas vraiment, lorsqu'on sait que parmi les huit critères d'attribution de la licence figurent le «respect de l'éthique sportive, y compris en matière de dopage» et «l'absence d'éléments susceptibles de nuire à l'image du cyclisme».

Non satisfaits de soutenir leurs deux coureurs envers et contre presque tout, les dirigeants de Phonak ont de surcroît choisi, le plus sérieusement du monde, de mettre en doute la méthode de dépistage employée dans le cadre des contrôles en question. Ladite méthode ayant été, soit dit en passant, testée, vérifiée, reproduite et retestée par divers panels d'experts et plusieurs laboratoires spécialisés avant d'être validée, à l'unanimité des scientifiques, par l'Agence mondiale antidopage et le Comité international olympique.

«Je reste persuadé qu'il y a quelque chose qui ne fonctionne pas bien dans ces tests», persistait toutefois, le 2 novembre dernier dans Le Temps, le manager de Phonak Urs Freuler. Sans avancer l'ombre d'une argumentation, cette mission étant réservée à cinq chercheurs suisses et américains – demeurés jusqu'ici anonymes – mandatés pour trouver la bulle susceptible de sauver les apparences et d'éviter une suspension aux deux leaders de l'équipe. Joint dimanche par téléphone, le grand patron Andy Rihs, d'une humeur étonnamment légère, se montrait beaucoup plus prudent suite à la baffe de samedi: «Nous regrettons bien sûr le verdict de la commission et nous nous réunirons demain (ndlr: Stäfa) lors d'une séance extraordinaire afin de définir la stratégie à adopter pour la suite. Je ne peux donc pas en dire plus pour le moment.»

Le chef d'entreprise, dont l'investissement personnel couvre en bonne partie les 12 millions de francs du budget annuel de l'équipe Phonak, ne semble pas prêt à abandonner le cyclisme, son vecteur de communication favori. Mais l'éjection de son groupe hors du futur Pro-Tour constituerait un terrible coup à encaisser si, comme la logique le voudrait, la décision de la Commission des licences était confirmée le 22 novembre prochain. Ce jour-là, Phonak disposera d'une dernière opportunité de plaider sa bonne foi… ou de brandir un argument massue insoupçonné.