Après sa fracture de la clavicule du Tour des Flandres, qui a tronqué ses ambitions sur les Classiques du Nord, Fabian Cancellara est réapparu dans le peloton professionnel à l’occasion du Tour de Bavière, fin mai. Une course qu’il a abandonnée lors de la dernière étape, «par pré­caution», pour cause de sinusite. Avant de disputer le Grand Prix de Gippingen, le 7 juin, puis le Tour de Suisse, le Bernois s’entraîne chez lui, prin­ci­pale­ment en contre-la-montre. A un mois du Tour de France, et quelques semaines des Jeux olympiques, les jours sont comptés.

Le Temps: Vu le début de saison tronqué et la série de deuxièmes places, la pression est-elle plus grande aujourd’hui?

Fabian Cancellara: Je me mets en réalité moins de pression. Je ne sais pas comment je serai dans un mois. Peut-être que je ne serai pas en forme, et alors je devrai renoncer à participer aux JO. Je ne vais pas m’aligner à Londres si je suis à 80% de mes possibilités. J’ai une médaille d’or et une autre d’argent à défendre. Je ne peux presque que perdre.

– Quand prendrez-vous la décision?

– Je ne me fixe pas de délai précis. Après le Tour de Suisse [9 au 17 juin], j’en saurai assurément plus. Si je devais décider aujourd’hui [fin mai], je ne ferais pas le déplacement. Les points d’interrogation seraient trop grands. Mais je m’entraîne très dur, et je suis convaincu que tout ira bien.

– A Londres, privilégierez-vous la course en ligne?

– Les Jeux sont mes principaux objectifs de l’année, aussi bien sur route que contre la montre. Avec mon accident, je dois voir comment ça se passera ces prochaines semaines. Personne ne peut programmer cette évolution. Je suis satisfait, mais j’ai dû attendre plus longtemps que prévu pour remonter sur le vélo. Je ne le voulais pas tant que j’avais des douleurs. J’ai assez l’habitude de me faire mal pendant la saison.

– Que vous inspire le parcours de l’épreuve en ligne, que vous avez reconnu en décembre?

– Le tracé sera plus facile que lors des Jeux 2004. Mais le parcours, c’est nous qui le rendrons dur ou pas. Cela dit, ce sera une course éprouvante: après la montée de Box Hill, il restera encore toute une portion à parcourir [à la sortie du circuit, 40 km de plat].

– Comment gérer la participation au Tour au service des frères Schleck, et les Jeux olympiques, six jours plus tard?

– La succession de la Vuelta et des Mondiaux pose le même problème. Et j’ai déjà connu la situation en 2008. Mais, cette année, il est vrai que c’est un peu différent, parce que la fin du Tour est plus proche des JO. Ce sera des choses à discuter. Je vais sur le Tour avec une autre mentalité. Je prendrai un peu plus de temps pour moi. Je courrai la Grande Boucle davantage pour moi que pour les autres. J’en ai parlé avec Johan (Bruyneel), j’ai son soutien. C’était important de l’avoir.

– Vous avez dit être plus égoïste cette année.

– Oui, parce que nous avons une demi-équipe de plus avec nous [avec la fusion de Leopard et Radioshack], et parce que Johan est un grand expert. Je suis un coureur, pas un team manager, ni un masseur, ni un mécanicien. Il est fondamental que je puisse me concentrer sur mon métier de coureur. L’an dernier, j’ai été cou­reur, certes, mais j’ai trop rendu service pour ci et pour ça. Johan Bruyneel ayant travaillé avec Lance Armstrong et Alberto Contador, il me donne de l’appui. J’ai davantage les mains libres.

– Que vous apporte encore la présence, depuis cette saison, de Johan Bruyneel?

– Il me connaît peu, mais il a vu que je suis pro, que je me projette toujours deux jours plus loin, que j’arrive au pied de mes objectifs en ayant fait le maximum. Il a trouvé un grand coureur de Classiques. C’est pourquoi nous nous entendons. Il m’apporte de la sérénité. J’ai une autre idée de lui que celle que j’avais: je le voyais comme quelqu’un de dur, de froid. Là, nous nous retrouvons à table à parler de vélo, du monde.

– Vous êtes champion olympique, quadruple champion du monde, vainqueur de nombreuses Classiques. La victoire était-elle devenue une routine?

– (Il réfléchit) Quand on gagne beaucoup, c’est normal de ne plus réaliser la même chose qu’avant. Il est plus facile d’arriver au sommet que d’y rester. Maintenant, la tension est à nouveau plus grande qu’il y a deux ans – aussi parce que la concurrence m’a rattrapé. Avant, lors d’un contre-la-montre, les gens pensaient: Cancellara gagnera de toute façon avec 10 secondes d’avance. Les attentes étaient énormes.

– L’an dernier, vous étiez troisième des Mondiaux en contre-la-montre, ce qui a été présenté comme décevant.

– Il n’empêche que j’ai encore gagné [en 2012, la Montepaschi Strade Bianche – Eroica, et le chrono de Tirreno-Adriatico]. Que l’opinion n’ait pas été contente, j’ai dû l’accepter. Cela fait partie de ma vie. Quand les autres coureurs mangent ou dorment, j’ai des rendez-vous avec la presse, des événements avec les sponsors. Cela demande du temps et beaucoup d’énergie, mais c’est la conséquence de mes succès. Je suis certain que Roger Federer, sans toutes les obligations en dehors du terrain, serait de nouveau numéro un mondial. Peut-être que ce serait pareil pour moi.

– Comment sortir de la spirale de deuxièmes places que vous collectionnez depuis 2011?

– Je suis toujours satisfait de ce que j’ai fait, parce que je me suis investi à 100%. A la fin, les événements n’étaient pas entre mes mains, et il faut le voir ainsi. Mais je n’ai pas commis d’erreurs. Au Tour des Flandres, je suis tombé alors que j’étais en très grande condition. En plus grande condition que je ne l’étais en 2010.

– Avec le temps et la «vie de ­gitan» que vous mentionnez, qu’est-ce qui devient le plus difficile?

– D’ouvrir sa valise, et de la refermer. Il me manque parfois du temps pour moi. Pour continuer, il faut vraiment avoir beaucoup d’envie. Les objectifs que j’ai évoqués me portent en avant.

– Votre contrat échoit en 2013. Jusqu’à quand courrez-vous?

– Tant que l’envie sera là. J’arrêterai avant qu’elle ne soit tarie. Je ne mènerai pas une vie de coureur pour avoir un salaire à la fin du mois. Je veux raccrocher au sommet.

– Lorsque vous aurez battu le record de l’heure, que Tony Rominger estime que vous repousserez facilement, en deux ou trois jours de préparation spécifique…

– (Il rit) Mais non, il faut plus que cela! Le record est effectivement un projet particulier que j’ai en tête. Quand et où je le tenterai, je ne le sais pas. La piste est un univers différent, il faut s’y adapter, et je ne peux pas dire combien de temps cela nécessitera. Je ne veux pas trop parler du record de l’heure.

– Un rêve ultime?

– Le rêve, c’est le Tour, l’objectif, c’est le record. Mais rêver, tout le monde peut le faire. Et puis, le Tour, depuis un certain temps, je sais que ce n’est pas pour moi: j’ai envie de vivre. De prendre un bon verre de vin, de bien manger. Or, quand tu ambitionnes la Grande Boucle, il faut vivre comme un moine pendant des années.

– Pour quelles raisons tenter le record? Pour la lutte contre soi-même, ou pour marquer l’Histoire?

– C’est un discours personnel. Afin de battre les grands champions sur le laps d’une heure. C’est le seul moyen objectif de se comparer.

– Pour vous comparer à qui, à Coppi, Anquetil…

– (Il coupe) A Eddy [Merckx]. Le Cannibale.