Ce matin, au réveil, Fabian Cancellara, 25 ans, réalisera sans doute enfin la portée de son exploit. Exploit athlétique durant ce Paris-Roubaix disputé à très vive allure (les 259 km à 42,240 km/h) où il a lâché, à la régulière, le champion du monde, vainqueur sortant et grandissime favori (après son Tour des Flandres victorieux), Tom Boonen. Exploit historique puisque la dernière victoire d'un Suisse dans ce lieu mythique du sport cycliste remontait à l'année 1923!

Quatre-vingt-trois ans plus tard, Fabian Cancellara a succédé à Henri Suter, ce champion venu d'Argovie qui, en cette lointaine époque, avait brisé l'hégémonie franco-belge dans leur classique. Suter parcourut les 270 km de l'épreuve à la moyenne de 30,098 km/h sur des routes hors d'âge. Et depuis, plus aucun Suisse au palmarès! En 1988, année où l'arrivée avait déserté le vélodrome nordiste, le surpuissant Thomas Wegmüller (2e) faillit succéder à l'illustre aîné, mais le Belge Dirk De Mol s'était montré meilleur finisseur.

Cancellara, lui, n'a pas laissé passer sa chance de s'inviter dans la légende. «Ce vélodrome est l'endroit le plus magique que je connaisse dans le vélo, je veux, un jour, finir seul ici!» avait lancé le jeune apprenti des pavés au terme de sa première participation en 2003. L'année suivante, il s'était classé quatrième et, l'an passé, huitième. Pas de doute, le grand Bernois (1m86, 83 kg) était «fait» pour Paris-Roubaix.

Son coéquipier italien Roberto Petito l'avait surnommé «Spartacus» lorsqu'il appartenait à l'équipe Fassa Bortolo, avant de rejoindre la formation danoise CSC. «Spartacus» au regard de son corps d'athlète et de ses pieds immenses, pointure 46,5! Pour son ancien directeur sportif, Giancarlo Ferretti, il était «Spartacus» surtout pour sa bravoure. «Il y a cette vertu que beaucoup de coureurs oublient avec le temps, disait le sexagénaire: le courage. Et Fabian possède, en plus de ses immenses moyens physiques, un courage extraordinaire. Le jour de Paris-Roubaix, il parvient encore à donner quelque chose en plus.»

Ce supplément d'âme l'a escorté dans les 16 derniers kilomètres accomplis en solitaire jusqu'à son entrée triomphale sur la piste du vélodrome. Une immense clameur s'est alors élevée des gradins pour saluer «Spartacus» dans l'arène! Mais le combat était terminé, venait le temps de la gloire...

Sixième du Tour des Flandres, il y a huit jours, et de Gand-Wevelgem, mercredi, Cancellara possédait des jambes de feu. On le comprit à sa puissance développée dans la célèbre tranchée d'Arenberg restaurée, au pavé sec et saillant, qu'il franchit à une allure record avec dix-sept autres hommes. Il restait 93 km à parcourir, la course était déjà lancée.

Après l'accident spectaculaire de l'Américain George Hincapie (le pivot de son guidon céda!), à 50 km du but, une accélération du Suisse produisait une nouvelle sélection. Près de lui, ses adversaires dépérissaient à vue d'œil. Il portait une franche attaque sur le secteur de Mons-en-Pévèle. Seul le Russe Vladimir Gusev réussissait à prendre son sillage. Pas pour longtemps. Cancellera le distançait sur les pavés du Carrefour de l'Arbre, là où, habituellement, les grands coureurs s'échappent. Il menait grand train quand les barrières d'un passage niveau s'abaissèrent derrière lui! Incroyable! Gusev et les Belges Hoste et Van Petegem prirent des risques insensés en traversant la voie quelques secondes avant le passage d'un train de marchandises, ce qui valut leur déclassement après l'arrivée. Boonen, lui, s'était arrêté sur ordre d'un organisateur. «C'est marrant, un passage à niveau à 10 kilomètres de la fin de Paris-Roubaix, j'ai eu le temps de regarder le ciel, les oiseaux», ironisait-il.

Mais cet incident rarissime ne remettait nullement en cause la victoire de Cancellara. «C'était le plus fort», reconnut le champion du monde.