Cyclisme

Fabien Ohl: «Il y a du positif dans l’affaire Chris Froome»

Sociologue à l’Université de Lausanne, Fabien Ohl estime que la procédure engagée contre Chris Froome montre les progrès de la lutte contre le dopage dans le milieu, même si le peloton se serait bien passé de cette énième polémique

Fabien Ohl est professeur en sociologie du sport à l’Université de Lausanne. Spécialiste du dopage et du cyclisme, il travaille depuis plusieurs années au contact de nombreuses équipes du peloton international. Pour Le Temps, il réagit à l’annonce des résultats «anormaux» de Chris Froome à un contrôle antidopage lors du Tour d’Espagne 2017, qu’il a remporté. L’affaire a été révélée ce matin par Le Monde et The Guardian.

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Le Temps: Quelle a été votre réaction en découvrant l’affaire Chris Froome?

Fabien Ohl: Il convient d’être prudent, car une procédure est ouverte et elle n’a pas encore abouti. Mais tout cela est très décevant. Cette nouvelle polémique tombe très mal, car elle prolonge les affaires Sky. L’équipe britannique était déjà montrée du doigt pour son recours aux fameuses AUT [ndlr: les autorisations à usage thérapeutique de produits interdits] et pour la livraison d’un colis suspect lors du Dauphiné Libéré, et voilà que son leader se trouve impliqué dans une affaire pas très claire. Il n’y est pas encore formellement question de dopage, mais d’un jeu un peu malsain avec les règles.

Au-delà de Froome et de l’équipe Sky, le coup n’est-il pas porté au cyclisme dans son ensemble?

Si, évidemment. Le cyclisme est en pleine convalescence après les nombreuses affaires qui y ont éclaté. La plupart des équipes font des efforts réels pour retrouver une crédibilité. En observant les pratiques quotidiennes, nous voyons bien que certaines formations rejettent aujourd’hui catégoriquement le recours à la pharmacologie et se tiennent à l’écart de la zone grise où Sky, et quelques autres, se situent encore. Pour ces équipes exemplaires, qui œuvrent dans le bon sens, il y a quelque chose de terrible dans cette affaire, car elles vont aussi en payer le prix…

Le sentiment qui domine au sein du grand public, c’est «tous pourris»…

Exactement. Tout le monde est mis dans le même sac, c’est injuste et cela n’est pas sans conséquence au niveau de la recherche de sponsors: toutes les équipes souffrent. C’est dur à accepter pour ceux qui ont travaillé pour être en rupture avec les anciennes cultures. Pour eux, cette affaire Chris Froome tombe vraiment mal. Mais j’y vois tout de même des aspects positifs.

Lesquels?

On peut constater que la lutte antidopage est efficace. Dans ce cas précis, elle fonctionne. L’UCI n’avait certes pas prévu de communiquer à ce stade, mais une procédure suivait son cours à l’encontre de Chris Froome. Il n’y a pas eu besoin d’un lanceur d’alerte ou du travail d’un journaliste pour qu’elle soit enclenchée, comme ce fut le cas en ce qui concerne l’affaire du dopage d’Etat en Russie. Là, les instances officielles n’étaient pas en train d’étouffer l’affaire ou de mettre la poussière sous le tapis: elles travaillaient et, même si le cyclisme allait forcément en souffrir, l’affaire allait sortir. Ce n’était qu’une question de temps.

En 2015, le cycliste Diego Ulissi a été suspendu neuf mois pour un usage excessif du Salbutamol, même si le médicament n’avait pas été pris à des fins de dopage. Compte tenu de ce précédent, entre autres, Chris Froome peut-il échapper à une suspension?

Je ne peux pas me prononcer sans une connaissance approfondie du dossier. Mais il faut se rendre compte que ces prochaines semaines, Chris Froome et Sky – l’équipe la plus riche du peloton – vont pouvoir déployer une armée de juristes et de scientifiques pour se défendre. Tout le monde n’a pas les mêmes moyens. Pour les instances officielles, l’important est de ne pas bâcler le travail suite aux révélations de la presse. Elles doivent œuvrer en toute indépendance, même dans ces circonstances, et ne pas chercher à faire un exemple avec ce cas. C’est ainsi qu’elles peuvent affirmer leur crédibilité.

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