Après trois jeux, Fabrice Santoro n'avait toujours pas remporté le moindre échange contre Roger Federer en ouverture de l'Open d'Australie. Une gueule de condamné, acculé et hagard, il reculait tant derrière sa ligne de fond que, pris de pitié, le public guettait fébrilement l'instant où il prendrait la fuite. «L'idée d'abandonner m'a traversé l'esprit», avouera le Français.

A 32 ans, Fabrice Santoro en a vu d'autres. Mais jamais un tennis aussi délié et péremptoire, un tel déploiement de fantaisie maîtrisée. Son récit circonstancié, au sortir du pensum, aide à mieux comprendre les mécanismes d'une supériorité écrasante.

«Roger Federer exerce sur ses rivaux une emprise psychologique indéniable. Prenons mon exemple. Depuis quelque temps, je souffre d'une déchirure à une jambe. J'essaie d'éviter les anti-inflammatoires; peut-être en ai-je avalé deux de toute ma carrière. Dans le cas présent, avais-je le choix? Sachant que j'étais diminué, sachant les problèmes que m'a posés Roger quand j'étais à 150% de mes possibilités, j'ai pris un Voltarène et, comme je le craignais, j'ai eu des aigreurs d'estomac pendant toute la nuit.»

«Soyons honnête: mon problème, lundi, n'était ni ma jambe ni mon ventre, mais mon adversaire. Si mes souvenirs sont bons, Roger n'a plus perdu depuis les Jeux olympiques. Il joue de manière extrêmement relâchée, il est sûr de sa force, il arbore une condition physique impressionnante. Il semble d'autant plus infaillible que, malgré sa supériorité, il appréhende chaque match avec humilité et vigilance. Je sais que, même s'il ne s'est jamais senti en danger, Roger m'a pris au sérieux. A aucun moment il ne m'a laissé le moindre espoir.»

«Je remarque un changement dans son attitude. Au début de sa carrière, Roger commençait ses rencontres au petit trot, puis montait en puissance. Depuis quelques mois, il agresse ses adversaires dès les premiers échanges, sans relâche. Comme un numéro un mondial qui, d'entrée de cause, veut montrer qu'il est le patron.»

«Le premier quart d'heure est dur à vivre. Toute la difficulté consiste à survivre. Le seul moyen serait de réussir un ou deux aces; seulement, je ne connais pas dix mecs sur le circuit qui soient capables d'un tel exploit dans ces moments-là. Il en existe un ou deux, tout au plus.»

«Ce sale quart d'heure, nous sommes nombreux à l'avoir passé. Même la combativité en fond de court n'est pas d'un grand secours. Lleyton Hewitt l'a compris en finale du dernier US Open, où il a perdu la première manche 6-0 en jouant bien. J'ai ressenti la même impression ce lundi, à 3-0 en ma défaveur après quelques minutes – trois jeux blancs. Je savais que je ne jouais pas si mal…»