Sport-étude

La fabrique des sports nationaux

Un projet de recherche s’apprête à remonter à la source de six disciplines dites «nationales», en s’appuyant notamment sur les archives des fédérations. Attention à ne pas négliger l’histoire du sport, préviennent plusieurs spécialistes de l’Université de Lausanne

A quelques mois de l’ouverture des fêtes fédérales de gymnastique (en juin à Aarau) et de lutte (en août à Zoug), ce sont deux sports nationaux qui s’apprêtent à célébrer leurs histoires singulières au cœur de la Suisse. De fait, la Fédération de gymnastique est encore aujourd’hui la plus grande fédération sportive du pays avec plus de 400 000 membres déclarés, et la lutte «à la culotte» constitue peut-être l’activité physique qui incarne le plus clairement une Suisse agrarienne, «primitive» et fabriquée par l’Etat radical à la fin du XIXe siècle, au moment même où les activités physiques et sportives ont connu leur première institutionnalisation.

Symboles nationaux et événements sportifs

Mais finalement, c’est quoi un sport national? Qu’est-ce qui le caractérise? Est-ce un grand nombre de membres, comme dans le cas de la gymnastique? Est-ce une discipline où un pays remporte souvent beaucoup de médailles? Est-ce une médiatisation très forte? Est-ce un attrait pour la pratique, en dehors des structures du sport contemporain, comme pour la randonnée ou le jogging? Est-ce une pratique que l’on peut continuer tout au long de la vie? Sont-ce encore des raisons topographiques, comme pour le ski, dont la pratique est inscrite dans le paysage helvétique? Au-delà de la gymnastique, de la lutte ou du ski, quels sont donc les autres sports nationaux en Suisse? Le tir, le cyclisme, le football? Ces questions font l’objet d’un projet qui démarre actuellement au sein de l’Institut des sciences du sport de l’Université de Lausanne (Issul).

Une précédente chronique: Le ski, un sport national comme les autres?

Cette recherche propose de questionner les fondements de la fabrication et la structuration des sports nationaux en Suisse entre les années 1860 et les années 1930. Cette période charnière dans l’histoire de la Confédération est en effet le théâtre de l’essor d’organisations nationales faîtières pour toutes les activités physiques et sportives. Cette étude, autour de six disciplines sportives (gymnastique, tir, jeux nationaux, football, ski et cyclisme), propose d’analyser les structures, les buts et les fonctionnements de ces organisations, de mettre en lumière les luttes mais aussi les liens qui vont se nouer entre elles. Elle permettra également de s’interroger sur le recrutement, les biographies et les motivations de leurs dirigeants. Basé sur la collecte et l’analyse d’une documentation inédite, et notamment les archives des fédérations nationales sportives, ce projet aidera à mieux comprendre un double processus auquel est soumis le sport suisse: d’une part, celui de la «sportivisation» (création de compétitions, homogénéisation des formes de pratique, amélioration des performances, etc.), d’autre part, celui de la «nationalisation» (présence croissante de citoyens suisses dans les organisations, développement d’une rhétorique nationaliste et usage de symboles nationaux autour des événements sportifs).

Désintérêt paradoxal

Alors que le sport joue un rôle important dans le façonnement du sentiment national, les acteurs du mouvement sportif semblent négliger leur histoire. Comme en témoigne la fermeture programmée du Musée du sport suisse à Bâle, les grandes institutions du sport suisse sont largement silencieuses sur cette liquidation d’une institution pourtant vieille de près de 75 ans et ne semblent pas toutes placer leur histoire très haut dans leurs stratégies de communication ou de valorisation de l’engagement de leurs bénévoles.

Sur un autre sujet, un regard académique: Faut-il réguler le taux de testostérone des sportives?

Pourtant, dans ce seul musée, ce sont 500 mètres linéaires de livres et de documents, mais aussi plusieurs milliers d’objets ou de souvenirs, qui constituent une collection reconnue d’importance nationale par l’inventaire suisse de la culture, dont l’avenir est incertain. La collection pourrait même disparaître dans un avenir tout proche, faute de véritables solutions pérennes trouvées par le mouvement sportif. Dans ce cas, ce ne sont pas seulement les sports nationaux qui s’en trouveront impactés, mais bien l’histoire suisse tout entière et la mémoire de nombreuses disciplines sportives qui font le quotidien de très nombreuses citoyennes et citoyens suisses.

A Aarau et à Zoug ces prochains mois, nul doute que la fabrique des sports nationaux fonctionnera pleinement, et la Suisse aura de nouveau l’occasion de célébrer le sentiment national par ses particularismes sportifs. Cependant, les sports nationaux, ce sont aussi des souvenirs en partage, des émotions vécues en commun. En 1987 à Crans-Montana, en 2008 lors de l’Euro ou encore lors de chaque victoire de Roger Federer. Mais toutes les traces de cette culture partagée pourraient bien disparaître avec la fin annoncée de la collection du Musée du sport suisse.

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