Football

Face à la Juventus, un Real tout-puissant

Les finalistes de la Ligue des champions sont deux machines à gagner des matchs, des titres et de l’argent. Malgré son statut associatif d’un autre âge, le club madrilène affiche une force financière difficile à égaler

La mauvaise foi. Si l’on exclut une des principales caractéristiques des passionnés de football, le milieu du ballon rond est unanime: les finalistes de la Ligue des champions 2016/2017 sont à leur juste place. La Juventus de Turin et le Real Madrid sont les deux meilleures équipes européennes de la saison qui s’achève.

Face à face, ce samedi 3 juin à Cardiff, deux clubs légendaires qui ont récolté des dizaines de trophées au cours de leur longue histoire. Et qui viennent tous les deux de remporter leur championnat respectif. Chacun à leur manière, ils démontrent qu’il n’y a pas de recette à ce succès qui dure. Ils ont une structure et un modèle d’affaires bien distincts. Et une différence fondamentale: la Juve est une grande entreprise, le Real une multinationale.

 Organisation 

Le plus puissant des deux n’est pas le plus moderne. Le Real Madrid est géré sur un mode associatif – comme le Barça et l’Athletic Bilbao. Des dizaines de milliers de supporters, les socios, tiennent les commandes. Et aucun d’entre eux n’a plus de poids qu’un autre. En théorie.

En pratique, «le président élu se voit confier énormément de pouvoir», rappelle Raffaele Poli, responsable de l’Observatoire du football à Neuchâtel. Cet homme de pouvoir, depuis 2009, c’est Florentino Perez. Le patron du groupe de construction ACS - une des dix plus grandes fortunes d’Espagne - assoit son emprise et son hégémonie. Puisqu'elle est une association, aucun mécène russe, chinois ou du Moyen-Orient ne peut gagner en influence en l'abreuvant de ses millions. Ce statut est néanmoins contesté à l’externe, et notamment à Bruxelles, puisqu'il a permis à un Real longtemps surendetté de bénéficier d’aides publiques contraires aux lois sur la concurrence.

C’est Florentino Perez qui a construit les Galactiques de Figo, Zidane et Beckham dans les années 2000. Cet été, pour conserver la présidence à laquelle il se représente, il devrait à nouveau faire un gros coup sur le marché des transferts. Au moins aussi gros que Ronaldo en 2009 ou Gareth Bale en 2013. Le Français Mbappé est pressenti. Le nom du Belge de Chelsea, Eden Hazard, a aussi circulé. Le Real pourrait lâcher 100, peut-être 150 millions d’euros. Et Florentino Perez devrait continuer de régner.

En théorie, toujours, la Juventus dépend, elle, d’une structure beaucoup plus moderne. Elle est cotée en bourse depuis 2001 et a recours à des stratégies de financement plus sophistiquées que le Real avec ses prêts bancaires à l’ancienne.

En réalité, le club turinois est contrôlé par Exor à hauteur de 68%. Et ce fonds d’investissement est en fait le bras armé financier de la famille fondatrice de Fiat, les Agnelli, qui possèdent aussi 29% du groupe Fiat Chrysler. Ce double lien est hérité de la fin des années 1920, époque du «club de la Fiat», l’équipe des ouvriers du Sud venus travailler dans le Nord industriel.

 Finances 

Le Real n’est plus le roi. L’étude annuelle de KPMG, publiée mercredi, montre que le club est deuxième derrière Manchester United. Avec une valorisation de 2,9 milliards d’euros, il reste tout de même un des plus puissants du monde. Sa force? «Sa capacité à générer des bénéfices et son aura exceptionnelle au niveau international», résume Jacques Boussuge. Le responsable du conseil sportif au sein de KPMG rappelle aussi que les Merengues «bénéficient d’une popularité unique dans la région hispanophone et lusophone d’Amérique latine».

En termes de chiffre d’affaires non plus, le Real n’est plus premier. Le club a trusté la première place d’un autre classement, celui établi par Deloitte, pendant onze ans, avant de se faire dépasser par Manchester United et le FC Barcelone en 2015/2016. Et ce, malgré une hausse de 7% de ses revenus, à 620 millions d’euros. Il pourrait néanmoins retrouver sa place de numéro un grâce à son contrat avec Adidas, qui devrait lui rapporter un milliard d’euros sur neuf ans, selon des documents publiés dans le cadre des Football Leaks.

La Juventus, elle, vaut 1,2 milliard d’euros et se classe 9e, selon KPMG. Son chiffre d’affaires la place au 10e rang du classement de Deloitte, avec 387 millions d’euros. Sa progression financière a été rendue possible par ses résultats sur la scène européenne – c’est sa deuxième finale de Ligue des champions en trois ans – et par ses contrats avec Jeep et… Adidas.

En revanche, la Juve peine à être rentable. «A l’image de nombreux clubs en Europe, elle fait partie de ceux qui affichent un déficit structurel de leur activité, et qui ont donc besoin de vendre des joueurs à bon prix pour être plus ou moins à l’équilibre», reprend Jacques Boussuge.

 Stade 

Une erreur? Une stratégie? Ou un manque d’argent, alors que la Juventus venait de remonter en Serie A en 2008? Personne ne sait vraiment pourquoi le Juventus Stadium – qui sera rebaptisé Allianz Stadium dès le 1er juillet – ne peut accueillir que 42 000 spectateurs. La demande est nettement supérieure à l’offre. Pour la très bonne visibilité qu’il offre aux spectateurs, le stade inauguré en 2011 est considéré comme un des mieux conçus d’Europe.

Il affiche un taux de remplissage de 96% et plus de vingt matchs par saison se jouent à guichets fermés. Pour les non-abonnés, il est très difficile, ou extrêmement coûteux, de trouver un sésame. La Juventus indique d’ailleurs qu’en une année ses abonnés sont parvenus à revendre 49 000 billets à des spectateurs ponctuels. Et ce ne sont là que les statistiques officielles.

A Madrid, le vénérable mais moins bouillant Santiago Bernabeu compte 81 000 sièges. L’affluence moyenne dépasse les 70 000 spectateurs, soit un taux de remplissage de plus de 90%. Ce stade, inauguré en 1947, a connu plusieurs rénovations et modernisations. Le club y a investi 240 millions d’euros depuis les années 2000. Logiquement, le Real gagne trois fois plus d’argent avec son stade que son adversaire du soir.

 Audience 

Au cours de la saison précédente, les clubs espagnols ont, pour la première fois, bénéficié des nouveaux contrats de droits TV, désormais commercialisés de manière collective par la Liga. Cette redistribution s’opère au détriment des deux clubs phares que sont le Real et le FC Barcelone. Pour le moment.

«L’émancipation de notre football passe par l’homogénéité de notre offre», expliquait Adolfo Bara, le chef du marketing de la Liga, en octobre dernier dans nos colonnes. Un vœu qui semble ne pas encore s’être réalisé. «La rivalité historique entre le Real et le Barca reste son argument de vente principal, assure un professionnel de ce type de négociations. Les Clasicos et la bataille à distance que les deux équipes se livrent pour le titre suffisent à la Liga pour être en position de force lorsqu’elle vend ses droits.»

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La Juventus, elle, vient de gagner son sixième titre consécutif. Une ultradomination qui dessert un Calcio dont la réputation est déjà à la traîne par rapport à la Premier League, la Bundesliga et donc à la Liga. «Ce n’est pas pour rien que le président de la Juve, Andrea Agnelli, fait une fixation sur la Ligue des champions! Il sait bien que c’est elle qui peut renforcer la valeur de la Juventus sur les autres continents», analyse le chercheur Raffaele Poli.

Les Bianconeri auraient tout à gagner à avoir des adversaires de meilleur calibre pour mieux se vendre à l’international. Ce, d’autant plus que sur le plan domestique la bataille pour les droits TV, toujours féroce entre Mediaset et Sky, risque de baisser d’intensité, puisque Mediaset a laissé entendre qu’il se montrerait désormais plus prudent dans ce type d’enchères. En 2015/16, la Juve a gagné 196 millions grâce aux droits TV. Cela représente 57% de ses revenus.

 Effectifs 

Andrea Pirlo, hier, et Dani Alves, aujourd’hui, en sont les deux derniers exemples: la Juve a le don pour récupérer gratuitement des joueurs trentenaires, en fin de contrat, et leur faire vivre une deuxième jeunesse. En revanche, elle préfère souvent puiser dans les promesses du Calcio (Dybala de Palerme, Pjanic de la Roma…) plutôt que de développer un vrai centre de formation qui produit de jeunes joueurs.

A Turin, l’ensemble de l’effectifs vaut 623 millions, tandis que la valeur de ceux qui sont attendus au coup d’envoi est estimée à 443 millions. En termes de salaires, la Juve a versé 197 millions d’euros la saison dernière. Soit 50% de son chiffre d’affaires. Exactement comme son adversaire du soir, alors que la moyenne européenne se situe à 62%.

Le Real, lui, est parfois moqué pour sa politique de starisation et les sommes qu’il débourse afin d'attirer de grands joueurs toujours au moment où ils coûtent le plus cher: 73 millions d’euros pour Zidane en 2001, 94 pour Cristiano Ronaldo en 2009 ou 101 millions pour Gareth Bale en 2013. Aujourd’hui, l’entier de l’effectif madrilène pèse 876 millions d’euros. Le onze qui devrait débuter la finale, 510 millions.

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Mais les Madrilènes n’oublient pas de faire émerger des jeunes Espagnols. Depuis l’arrivée de Zidane comme entraîneur, c’est encore plus flagrant. Isco, Lucas Vázquez ou Marco Asensio en sont les exemples les plus emblématiques. Cette saison, le système collectif et équilibré prôné par Zidane a pris le dessus sur un jeu basé sur les exploits individuels des Galactiques achetés à coups de millions par le puissant président. A tel point que le coach français ferait presque trembler le trône de Florentino Perez. Presque.

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