L’équipe de Suisse connaît un début de Championnat d’Europe espoirs à sensations fortes, et contradictoires. Sa victoire contre l’Angleterre (1-0) avait gonflé sa confiance. Sa défaite contre la Croatie (3-2) l’a fait revenir sur terre. A l’heure de son dernier match dans le groupe D, ce mercredi à 18 heures contre le Portugal, elle reste maîtresse de son destin: un succès la qualifierait à coup sûr. Un nul combiné à une défaite croate contre l’Angleterre fonctionnerait aussi.

Les premiers matchs: victoire contre l’Angleterre puis défaite contre la Croatie

Rien n’est perdu, mais tout reste à faire face à une formation redoutable et déjà qualifiée après avoir gagné ses deux premières rencontres. L’entraîneur Rui Jorge s’appuie notamment sur les pépites Pedro Gonçalves (Sporting Lisbonne) et Francisco Trincão (Barcelone). Son homologue Mauro Lustrinelli, lui, misera sur ce qui fait la force de son équipe: le collectif.

Contre l’Angleterre, la capacité de ses hommes à appliquer un plan de jeu strict et minutieux a conduit à l’exploit. Contre la Croatie, menés 3-0 suite à une multiplication d’erreurs individuelles, ils n’ont pas explosé et se sont serré les coudes pour terminer la partie en mode «remontada» – il s’en est d’ailleurs fallu de peu pour que cela aboutisse. Dans les deux cas, l’abnégation des individualités sur l’autel du résultat commun impressionne d’autant plus que le groupe ne se réunit que quelques semaines par année.

Le temps pour eux

Pour les principaux intéressés, il ne fait aucun doute que la cohésion des footballeurs découle de l’excellente entente des hommes. «On se kiffe, c’est tout», sourit le capitaine Jordan Lotomba.

Demandez aux joueurs les plus en vue de l’équipe, parce qu’ils jouent déjà dans un grand championnat étranger, s’ils se sentent la responsabilité de faire la différence; ils vous feront tous plus ou moins la même réponse qu’Andi Zeqiri (Brighton, en Premier League anglaise): «C’est clair que j’ai envie d’apporter l’intensité que je découvre en club, mais ici tout le monde vient pour donner le maximum au groupe. On rêve grand, on a de l’ambition, et on sait que c’est en équipe qu’on réussira.»

Unanimement loué pour sa gestion très humaine, à l’aise dans les trois langues nationales, le sélectionneur Mauro Lustrinelli a une grande part de responsabilité dans la construction de cet état d’esprit positif. Lui insiste surtout sur le fait que le temps n’a pas joué contre son équipe, au contraire. «C’est vrai que nous nous voyons peu, environ quarante jours par an, dit-il. Mais nous faisons en sorte de vivre chaque rassemblement avec beaucoup d’intensité. Et puis, surtout, cela fait deux ans et demi que nous travaillons ensemble!»

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C’est en juillet 2018 que le Tessinois a pris les rênes des M21. Dès les premiers matchs qu’il dirige, il aligne des joueurs qu’il emmènera en Slovénie (Domgjoni, Rüegg, Guillemenot, Sidler, Van der Werff, Toma). Mais en réalité, le vécu commun de son groupe remonte à plus loin encore. Il se fonde sur les liens tissés depuis le début de l’adolescence par les jeunes talents suisses nés en 1998, qui sont 11 sur 23 à l’Euro. «Certains d’entre nous jouent ensemble depuis plus de dix ans. Sur une telle durée, des liens profonds se créent. Cette équipe est une famille, que nous sommes heureux de retrouver à chaque fois», s’enthousiasme Jordan Lotomba.

«Jamais une excuse»

Le latéral de l’OGC Nice est un régulier des sélections espoirs depuis les M16, qu’il a intégrés en 2014. D’autres «1998» s’y croisaient depuis deux ans déjà, en M15, à l’instar de Jan Bamert et Jérémy Guillemenot. Le Zurichois de Sion et le Genevois de Saint-Gall ont ainsi partagé pas moins de 34 apparitions sous le maillot rouge à croix blanche. Dans différentes catégories d’âge. Sous la houlette de sélectionneurs divers. Mais toujours à forger des automatismes côté terrain et une complicité côté vestiaire, ensemble.

Gérard Castella a vécu une partie de l’histoire en tant que sélectionneur de l’équipe de Suisse M17, puis M18, puis M19. Aujourd’hui responsable de la formation à Young Boys, le Genevois se souvient parfaitement de son sentiment lors du premier camp d’entraînement qu’il a organisé avec la génération 1998, en Espagne, en janvier 2015. «Je ne sais pas comment l’expliquer, mais ces gars se sont trouvés, quoi! Ils avaient une profonde envie de se retrouver, il n’y avait jamais une excuse pour faire l’impasse, jamais un jeune qui arrivait en traînant les pieds…»

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Une partie de l’équipe actuelle était déjà là. D’autres «1998» sont arrivés dans l’année (Zesiger) ou en 2016 (Köhn, Domgjoni). «Tous ces joueurs évoluent effectivement ensemble depuis très longtemps. Ce n’est pas le même travail qu’en club, mais sur autant d’années, il y a des connexions similaires qui s’installent», reprend leur ancien sélectionneur.

Quatre ans d’écart

Avec le temps, certains «1998» sont sortis du cadre, qui a été complété par des jeunes nés plus tard. Dernière étape avant l’équipe de Suisse A, la Nati des «moins de 21 ans» est en réalité une affaire de maturité sportive davantage que d’âge. En Slovénie, Mauro Lustrinelli a emmené des talents nés en 1999, 2000, 2001 et même 2002. Leonidas Stergiou vient de fêter ses 19 ans, tandis que Jérémy Guillemenot en a déjà 23.

Mais l’ambiance sereine et positive instaurée par les plus anciens a toujours permis aux nouveaux de s’intégrer facilement. «L’esprit d’équipe est incroyable depuis toujours, se félicite Alexandre Jankewitz, 19 ans, né en 2001 et appelé en M21 depuis septembre dernier. Lorsqu’un nouveau arrive, chacun fait tout son possible pour qu’il se sente à l’aise, c’est aussi simple que ça.»

A l’Association suisse de football, Gérard Castella s’est aussi occupé des générations 1993 (Widmer, Ajeti) et 1995 (Mbabu). Pour lui, pas de doute, la 1998 est spéciale. Au-dessus, aussi. «Elle n’a pas réussi à se qualifier pour l’Euro ni en M17 ni en M19, mais le potentiel était déjà là», assure-t-il. Mauro Lustrinelli a pour sa part réussi à faire prendre à son équipe la confiance nécessaire pour passer un cap, notamment en signant des victoires mémorables, comme contre la France en qualifications. «C’est clair qu’en tant qu’équipe, nous avons grandi en gagnant», valide Jordan Lotomba.

Ses coéquipiers et lui le disaient en arrivant à l’Euro: ils se sentent forts. Capables de tout. Ne leur reste plus qu’à imiter Xhaka, Sommer, Shaqiri et Mehmedi. Finalistes de l’Euro espoirs en 2011. Tauliers de la Nati «A» depuis. Ne pas le perdre de vue: quoi qu’il se passe contre le Portugal ce mercredi, c’est quand la génération 1998 sera parvenue à nourrir l’équipe de Suisse, la vraie, qu’elle aura vraiment gagné.