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Faillite Football Club

Le championnat de Challenge League risque de se terminer sans le FC Bienne, qui n’a pas joué son match prévu dimanche contre Lausanne. Un cas fréquent en Europe, où les classements obéissent désormais aux résultats financiers autant que sportifs

Dimanche en Challenge League, le leader Lausanne-Sport (LS) a battu Bienne 3-0. Pour une fois, le buteur nord-coréen Pak Kwang Ryong n’a pas marqué. Personne n’a marqué. Et d’ailleurs le LS n’est pas «allé gagner à Bienne» pour la pure et simple raison que Lausanne ne s’est pas déplacé. S’ils l’avaient voulu, les joueurs de Fabio Celestini auraient pu prendre le départ des 20km de Lausanne au lieu de disputer la 30e journée du championnat. Vendredi, leurs adversaires du FC Bienne, excédés par la gestion calamiteuse de leur club et sans salaire depuis le début de l’année, ont averti qu’ils ne joueraient plus sous le maillot seelandais. Chacun a vidé son casier dans le vestiaire, et parfois son sac dans les médias. La mise en faillite du club devrait être prononcée cette semaine. La saison 2015-2016 de Challenge League se terminera probablement avec neuf équipes.

Cette situation, le talentueux gardien biennois Jérémy Frick la connaît bien pour l’avoir vécue la saison dernière avec Servette. Si le club genevois, qui luttait alors pour l’accession en Super League, avait fini le championnat, il avait ensuite été relégué à l’échelon inférieur, la Première Ligue Promotion (PLP). Fichu métier!

Un vulgaire forfait, comme en 4e ligue, tout cela ne fait pas très sérieux. Et pourtant… Ces dernières années, le football suisse a multiplié les mesures pour s’organiser et se professionnaliser. Avec un succès certain pour la formation de la relève et des entraîneurs, avec une réussite plus discutable concernant les clubs. Bienne ou Servette ne sont pas des cas isolés. Les faillites, les rétrogradations administratives, les refus de licence, les retraits de points ou les interdictions de recrutement interviennent chaque année. A tel point que, de plus en plus, les critères financiers décident d’une saison, éclipsant parfois les résultats sportifs. En Europe, beaucoup craignent l’arrivée programmée d’un système de ligue fermée, sur le modèle des franchises américaines. Que ces amoureux de la glorieuse incertitude du sport se rassurent: nous y sommes déjà, d’une autre manière.

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Une ligue fermée régie par l’argent

Ayant fait le choix il y a une quinzaine d’années d’une élite resserrée et professionnelle (l’autre option était un championnat semi-professionnel à 16 équipes) la Swiss Football League (SFL) a muté pour ne conserver que la substantifique moelle: 10 clubs de Super League depuis 2003 (contre 12 dans l’ancienne LNA), 10 clubs de Challenge League depuis 2012, et une Première Ligue Promotion qui, depuis 2012, offre quatre places à des équipes M21 ne pouvant être promues ni reléguées (sauf si elle est remplacée par une autre équipe M21 promue de l’échelon inférieur). Le système se referme et ses rares mouvements se décident très souvent sur tapis vert. Relégation administrative de Servette en Première Ligue Promotion en 2015, faillite de Neuchâtel Xamax (alors en Super League) en 2012, 36 points de pénalité la même année contre Sion en 2012, faillite de Bellinzone (Challenge League en 2011), faillite de Servette (et rétrogradation en 1re ligue) en 2005, faillites de Lausanne et Lugano en 2003.

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Il y a un paradoxe à voir de plus en plus de clubs en dépôt de bilan, parfois en plein championnat, alors que les organes de contrôle et de gestion sont de plus en plus nombreux. Récemment, Le Matin Dimanche a mis en scène la lourdeur administrative désormais imposée aux clubs. Plus de 40 pages et autant de 40 signatures pour un contrat de joueur, 35 règlements distincts, regroupant 572 articles étalés sur 409 pages, dont 72 pour le manuel des licences qui exige en retour plusieurs classeurs fédéraux là où une feuille A4 recto-verso faisait l’affaire dans les années 80. Cela ne prémunit pas contre les aventuriers sans scrupule, les «sauveurs» habiles à monter des dossiers ni les investisseurs versatiles.

Le même phénomène en Europe

Le phénomène est très largement partagé en Europe. En Espagne, où les clubs ont longtemps bénéficié d’une impunité totale et d’un crédit illimité, chaque été est marqué par un cas qui bouscule la vérité du terrain: le Deportivo La Corogne en 2013 (relégation administrative en 2e division), le Real Murcia en 2014 (de la 2e à la 3e division), Elche (pourtant 13e de la Liga) en 2015, ce qui sauva la petite équipe d’Eibar. En Italie, des dizaines de clubs professionnels ou semi-professionnels ont disparu ces dix dernières années. Si le cas de Parme (rétrogradé en 5e division) est le plus spectaculaire, Venise a coulé trois fois (2005, 2009, 2015). Un projet drastique propose de réduire de moitié le nombre de clubs en Lega Pro (3e division).

Les Glasgow Rangers remonteront cet été dans l’élite écossaise après quatre années passées dans les divisions inférieures pour banqueroute. En France, Le Mans et Grenoble, deux grandes villes régionales, deux clubs qui s’étaient munis d’un grand stade moderne et présentaient tous les signes extérieurs de viabilité économique, ont connu des faillites fracassantes qui ont sinistré pour longtemps le football de haut niveau dans la Sarthe et l’Isère. L’équipe de Gueugnon n’a pas fini le championnat de National (3e division) en 2011. En 2014, celle de Luzenac n’a pas été autorisée à monter en Ligue 2, malgré une promotion acquise sur le terrain.

Scénario catastrophe évité

Sur son blog, l’avocat et spécialiste du droit du sport Thierry Granturco reproche à la Direction nationale de contrôle et de gestion (DNCG) de vouloir «imposer un modèle économique aux clubs de football français», ce qui abouti «à des aberrations économiques telles que l’obligation d’un équilibre des comptes au terme de chaque saison, la quasi interdiction de la dette, la faillite forcée de certains clubs économiquement viables».

Les dirigeants de la Swiss Football League gèrent sans doute les affaires courantes avec honneur et équité mais, hors micros, ils ne cachent pas espérer revoir rapidement Servette, Lausanne et Neuchâtel Xamax en Super League. La présence dans l’élite de ces trois grands noms, de ces trois grandes villes, redonnerait du crédit à un championnat qui s’est développé hors sol ces dernières années. Le scénario-catastrophe? La promotion de Wil et le maintien de Vaduz en Super League, la promotion de Cham et le maintien du Mont en Challenge League. «Vaduz, Wil ou Le Mont profitent du système et n’apportent rien à la ligue», pestait en off un dirigeant lors de la Nuit du football suisse, début février à Lucerne.

Heureusement, Cham a renoncé à déposer un dossier de demande de licence, Servette est reparti sur de bonnes bases, Lausanne compte dix points d’avance sur Wil et Vaduz (0-0 hier contre Bâle) est dernier de Super League.

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