Pour l’avoir lu dans un «comic book», vu à la télévision ou au cinéma, on a tous plus ou moins en tête ce moment culte où Peter Parker, juché sur le toit d’un building de New York, découvre, tout en essayant de la juguler, l’étendue inouïe de ses nouveaux pouvoirs: des poignets projetant de la soie à la structure inaltérable, une force proportionnelle à celle d’une araignée à taille humaine, des capacités cognitives et sensorimotrices ductiles à toutes les anticipations, etc. Peter Parker, halluciné d’être si bien pourvu, se voit cheminer lentement sur l’étroit sentier le menant aux lourdes responsabilités que lui confèrent ses facultés exceptionnelles. Spider-Man est né. Une lumière nouvelle baigne désormais les ruelles sombres de la mégalopole.

L’espace de cette chronique, que diriez-vous de faire, in persona, cette expérience si digne de l’Epiphanie? Pour cela, un sol, celui qui se trouve sous vos pieds, et un mouvement, dont la commune popularité est bien faite pour masquer l’étendue de ses ressorts, suffiront. Je demande au lecteur qui a la patience de me lire de se mettre en position d’appui facial, préambule à ce que l’on nomme communément les «pompes».

Point de départ

Dans le cycle de ce mouvement de flexion-extension des bras, bien plus complexe qu’il n’y paraît en vérité, la partie haute (le moment où nos bras sont en extension) constituera notre point de départ. Avant de nous engager dans l’aventure, gardons à l’esprit le concept du «tunnel» cher au Dr Kelly Starrett. Dans son ouvrage Becoming a Supple Leopard («Devenir un léopard souple»), il explique: «Avoir une mentalité de tunnel signifie comprendre que vous devez commencer un mouvement (entrer dans le tunnel) dans une bonne position afin de terminer le mouvement (sortir du tunnel) dans une bonne position. Si vous ne commencez pas bien, vous ne finissez pas bien, et votre prochaine position sera compromise.»

Armés de ce précieux conseil, nous mettrons un point d’honneur à bien serrer les jambes. Leurs poids reposant sur les orteils (pointe des pieds). Malgré notre pudeur, il est important de contracter les fessiers et de maintenir le bassin en rétroversion. Sans doute ballant, nous remonterons notre thorax. Il suffit de penser à l’effet que peut produire un coup de poing dans le plexus solaire. Par cette action, le bord interne des omoplates s’efface. Grand droit, obliques, transverses sont activés, juste ce qu’il faut. Notre menton pointe en direction des pectoraux.

Les yeux regardent le sol. Nous voilà affublés d’un goitre peu gracieux. Mais salutaire, en ce que mécaniquement il contribue à ériger la colonne vertébrale. La courbure (lordose) lombaire s’efface. Dans cette disposition, ce n’est plus un rachis qui nous traverse le corps, c’est un pieu. Nos épaules sont à l’aplomb de nos coudes, de nos poignets et de nos paumes. Les doigts de nos mains sont en éventail. Nos mains impriment sur le sol une légère torsion, dans le sens des aiguilles d'une montre à droite, l'inverse à gauche, ce qui contribue à placer les épaules en rotation externe. Nous sommes désormais aussi unis en nous même que nous pouvons l'être.

Rentrons dans le tunnel

Maintenant, engouffrons-nous dans le tunnel avec les précautions d’un baigneur dans l’eau froide. Une loi, relevant de la biomécanique la plus élémentaire, demande que tout mouvement parte du centre – la colonne vertébrale – avant de mobiliser les articulations de la périphérie, des plus puissantes aux plus fragiles (épaule, coude, poignet/hanche, genou, cheville). Dans notre cas, l’épaule constituera le premier relais du mouvement; le baigneur se transmue en un petit curieux pointant son nez au bord de la fenêtre.

Commençons donc la descente en projetant très lentement nos épaules en avant. Retenons, autant que faire se peut, l’atterrissage. Coudes pliés, avant-bras perpendiculaires au sol, corps complètement parallèle à ce dernier, nous voilà parvenus à destination. Un silence se fait. Puis, il suffira à nos mains d’imprimer une légère rotation externe, pour que – oh! surprise – nos coudes se déplient comme si tout notre corps était aspiré par un thermique divin. En clair, la partie ardue du mouvement se déroule pratiquement sans efforts.

Catapultes vivantes

«Vous ne soupçonnez pas à quel point vous êtes des super-héros avec des super-pouvoirs, et d’entre tous, le plus grand, votre plasticité, l’autre nom pour la capacité d’adaptation de se dire», explique Alexandre Nyffenegger, fasciathérapeute de son état. Au vrai, tous nos tissus conjonctifs, à la manière d’un ruban continu, spiralé et caoutchouteux, relient en un réseau complexe de chaînes, l’ensemble des muscles et des organes de notre corps.

Les fascias, le nom savant de cette gaine élastique, nous conformant le corps à la manière d’une panoplie interne de super-héros, ne demandent rien tant qu’on les comprime, qu’on les torde, qu’on les vrille. Si l’opération est menée avec la science consommée d’un grand maître de tai-chi, de yoga ou de wing tsun, nous disposons, à l’état potentiel, des super-pouvoirs d’un arc à poulie ou d’une catapulte. En effet, dès lors que la torsion est libérée, l’énergie se propage et nos pompes deviennent un jeu de yoyo plaisant, sans grimaces ni transpiration. Tout un monde de légèreté et de force s’ouvre à nous. Accueillons-le avec la sérénité d’une araignée sur les toits de New York.