«Dans cette affaire, il va falloir changer toute la gestion du Servette FC. Il y a deux possibilités: on corrige le tir maintenant ou on sort tout de suite de cette aventure.» Les propos peu rassurants qu'a tenus mardi dans «Le Temps» Lorenzo Sanz, ancien président du Real Madrid et principal bailleur de fonds du club genevois, n'ont visiblement pas laissé indifférent Marc Roger. Le patron des «grenat» est parti le soir même pour Madrid, sans doute dans le but de gommer un éventuel déficit de communication entre deux hommes qui, très récemment encore, se vouaient une solide confiance mutuelle.

Hasard du calendrier ou conséquence directe, le Servette FC a annoncé hier, par le biais d'un communiqué fort concis, que Marc Roger avait rencontré Jean-François Kurz «afin de discuter de la restructuration du club». L'ancien président de la Ligue suisse de football a été mandaté pour analyser puis améliorer la situation financière de la lanterne rouge de Super League. Fait croustillant: Jean-François Kurz a récemment marqué l'histoire de feu le Lausanne-Sports, passant pour l'un des principaux responsables de la faillite aux yeux des supporters vaudois.

«J'ai rencontré deux fois Marc Roger ces derniers jours et je lui ai donné ma complète disponibilité pour étudier la situation, a affirmé «JFK» à l'agence Sportinformation. Avec la collaboration d'une fiduciaire, il faudra d'abord connaître le passif prévu au 31 décembre, puis dresser un budget pour la deuxième partie de saison. Nous devons nous assurer que le club ait les moyens de terminer le championnat. Lorsque nous disposerons de toutes ces données, nous proposerons des mesures d'assainissement adéquates.»

En attendant, les acteurs et l'entourage du Servette FC vivront dans l'incertitude. Certains d'entre eux livrent leur vision des choses.

Adrian Ursea, entraîneur

«Il ne s'agit pas de dissocier les soucis de l'équipe et ceux du club, qui forment un tout. Dans leurs têtes, les joueurs sont arrivés à Genève en se disant qu'ils occuperaient le devant de la scène. Les jeunes pour se mettre en valeur, les plus anciens pour vivre une belle expérience. Autant dire qu'ils ont reçu un bel uppercut depuis le début de la saison. Ils doivent maintenant faire abstraction des problèmes extrasportifs. Lorsque les salaires ne tombent pas, on se pose des questions, c'est certain, mais cela ne

doit pas influencer les performances sur le terrain. Nous lisons la presse comme tout le monde et le chef doit répondre à certaines interrogations. Je pense que Marc Roger va bientôt venir donner

des explications et des garanties aux joueurs.

Le groupe fait bloc et travaille bien à l'entraînement. Il n'y a pas de division interne. Tous les éléments non-francophones prennent des cours de français deux fois par semaine afin de faciliter l'amalgame au sein du collectif. Il ne suffit pas de claquer des doigts pour trouver des repères, et tant qu'il n'y en aura pas, une rechute est possible. La seule vérité, c'est que nous avons besoin de temps. Marc Roger, qui multiplie ses efforts, mérite lui aussi un peu de répit. C'est un jeune président et tout ne dépend pas forcément de lui. Soyons humbles et patients face à la difficulté.»

Christian Lüscher, ancien président

«Je suis d'accord avec Marc Roger sur un point: je me souviens que personne, parmi les gens de la place, ne s'est précipité au chevet du Servette FC en février dernier, alors que le club était à l'agonie. C'est lui et lui seul qui a sauvé les meubles. Et s'il n'avait pas bougé, plus personne ne pourrait critiquer le club, parce qu'il n'existerait plus.

Marc Roger, quelqu'un de très ouvert, est sans doute victime de son tempérament à Genève. Mais il a fait tout ce qu'il a promis et je pense que les médias ont le devoir de ne pas avoir la dent trop dure envers lui. Le Servette FC fait vendre du papier, mais la presse doit faire très attention à ne pas casser définitivement son jouet.»

Daniel Cohen, psychologue parisien

«Depuis deux mois, j'ai vu les joueurs à trois reprises, tantôt en tête à tête, tantôt en groupe. Je ne suis pas du tout inquiet pour cette équipe, dont le public genevois sera fier un jour. Il faut lui faire confiance. Comme les enfants, les joueurs sont des éponges. Ce sont des artistes d'une grande sensibilité, d'une grande fraîcheur et d'une grande intelligence de cœur. En tant qu'individus, ils peuvent être perturbés par des éléments extérieurs et cela se ressent sur leurs performances. Récemment, un membre du staff m'a dit: «Quand ils arrivent près du but, on a l'impression qu'il est tout petit.» Ce n'est pas un hasard non plus s'il y a eu beaucoup de blessés au sein de l'effectif.

Je comparerais mon action à la médecine chinoise: il ne s'agit pas de soigner les symptômes, mais de rechercher les causes, ainsi que leur interaction. Il faut chasser cette angoisse de gagner, créer une sérénité, une alchimie. Si je jugeais la mission impossible, je ne l'aurais pas acceptée. En football comme dans la vie, les échecs sont parfois des chances. Le déclic viendra.»

Philippe Cravero, joueur

«La situation n'est pas rose, c'est certain. Entre joueurs, nous parlons parfois des incertitudes financières concernant le club, ce qui est normal lorsqu'on ne reçoit pas son salaire. Dans ce contexte, nous sommes comme vos lecteurs: nous attendons des nouvelles au jour le jour. Mais nous avons confiance en Marc Roger, qui s'investit à 100% pour Servette.

En tant que Genevois, j'ai toujours rêvé de porter avec respect et fierté ce maillot. Mais à mon arrivée, en 2002, j'ai tout de suite été frappé par la virulence de la presse locale, qui donne l'impression d'attendre l'occasion de taper sur le club, que les raisons en soient sportives ou extrasportives. Par rapport à ce que j'ai connu à Bâle, où les commentaires restaient mesurés même dans les mauvaises passes, c'est incroyable. Et pesant à vivre au quotidien. Nous avons aussi du mal à entendre le public nous siffler au bout de cinq minutes de jeu, à entendre tous ces noms d'oiseau fuser depuis les tribunes. Et comme il n'y a pas beaucoup de monde, nous les entendons bien.

Concernant l'interview de Lorenzo Sanz, que je viens de lire, je ne sais pas trop comment prendre les choses. Je trouve tout de même bizarre que quelqu'un qui investit 5 millions d'euros dans une équipe n'en connaisse même pas le classement.

Cela dit, le groupe n'est pas abattu. Nous connaissons nos qualités. A partir de là, tout ce que nous, joueurs, pouvons faire pour aider le club, c'est de gagner un maximum de points lors des trois rencontres qu'il nous reste à disputer d'ici à la trêve hivernale. Les beaux discours ne servent à rien, il faut continuer à bosser.»

Les supporters

L'interview de Lorenzo Sanz n'a pas tardé à mettre le forum du site internet grenat en ébullition. Entre les supporters qui estiment que Le Temps a «crucifié» le Servette FC par son article, et ceux qui se vantent d'y trouver la confirmation qu'ils avaient vu «tout juste» depuis le début de la saison, dénonçant «les stratagèmes de Marc Roger et de ses petits copains», le débat fait rage.

Les «pro-Roger» déplorent «l'acharnement» du journal, allant jusqu'à imaginer, avec une bonne dose d'humour, que Le Temps veut la peau du patron afin de «reprendre le flambeau». Un inconditionnel des «grenat», un brin fataliste, affiche une foi sans bornes pour exhorter ses camarades: «Continuons à soutenir le club et advienne que pourra!»

Moins partisans quoique plus véhéments, certains messages ne sont pas tendres envers Marc Roger, qualifié de «champion du monde de la mythomanie et de l'incompétence», soupçonné d'avoir «fumé le gazon du Stade de Genève», accusé de «faire rêver les foules crédules, prêtes à gober n'importe quoi».

Alarmés par l'éventualité de voir Lorenzo Sanz couper le robinet, les plus pessimistes évoquent déjà une possible rétrogradation du club en 1re ligue: «Repartir de zéro sur des bases saines serait la meilleure option», estime l'un d'eux. Un supporter genevois songe même, «plutôt que de cautionner ce grand bastringue», à prendre un abonnement à La Pontaise lausannoise, «où un projet cohérent et courageux se met en place».