Choses vues et entendues ces dernières semaines autour des terrains de football d’Europe. A Londres, des fans d’Arsenal réclament la démission d’Arsène Wenger. A Guingamp, le club ouvre - timidement - son capital aux supporters. En Angleterre, chaque week-end, le petit carré réservé aux supporters de l’équipe visiteuse fait plus de bruit que le reste du stade. A Saint-Etienne, les supporters obligent les dirigeants à annuler le transfert d’un joueur qui avait eu par le passé des propos méprisants pour le club.

A Rome, ceux de la Lazio et de la Roma font la paix pour, après deux ans de lutte, obtenir le démontage de barrières installées au milieu de leur tribune. A Bastia, le club écope d’un retrait de point pour des cris de singes lancés depuis la tribune Est à Mario Balotelli lors du match contre Nice. A Chelsea, l’âge moyen des abonnés est de 55 ans. A Dortmund, le «mur jaune» – la plus fervente tribune d’Europe - est vide pour la réception le 18 février de Wolfsburg. A Marseille, les pouvoirs publics interdisent le déplacement de quelque 500 supporters du PSG pour le choc du championnat de France dimanche. Les fans de l’OM envisagent de protester contre cette décision et devraient ressortir la seule banderole qui unit tous les groupes en France: «Liberté pour les ultras».

De la culture à l’industrie

Ce n’est que l’actualité du mois de février. Des déclarations, informations ou décisions qui n’ont pas de liens apparents entre elles mais qui décrivent une même réalité: le malaise des supporters de football. Malaise paradoxal, car il n’a jamais été aussi bien vu qu’aujourd’hui d’aimer le sport le plus populaire, le sport des masses. Malaise tout de même. Il arrive à l’amateur de football ce qu’a vécu le cinéphile lorsque les multiplexes ont remplacé les salles de quartier. Lorsqu’une culture est devenue, massivement et définitivement, une industrie.

Indispensable pour remplir les caisses et le stade - des gradins vides déclassent le match qui s’y joue, indépendamment de son niveau réel - mais indésirable dès lors qu’il veut faire entendre sa voix pour autre chose qu’encourager son équipe, le supporter multiplie les combats. Il s’élève (en Angleterre surtout) contre le prix des places jugées trop élevées et la gentrification des tribunes. Il milite pour le retour des places debout, sa station naturelle. Il proteste (en France essentiellement) contre les interdictions de déplacement. Il se regroupe en associations, quitte à pactiser avec l’ennemi, pour être reconnus comme partie prenante de «la grande famille du football».

Celle-ci pensait en avoir fini avec les problèmes de supporters en réglant la question du hooliganisme (sauf étonnamment en Suisse). La culture hooligan - ou casual – a été éradiquée et lorsqu’elle réapparaît occasionnellement, comme à l’Euro 2016 (en marge du match Angleterre-Russie à Marseille), c’est loin du stade et sans autre rapport avec le football que la perspective de rencontrer un groupe adverse.

Le paradoxe ultra

Les «troubles» sont désormais portés par la mouvance ultra, moins violente et plus revendicative. «L’émergence de la scène ultra date du début des années 2000, explique l’historien et sociologue français Nicolas Hourcade. La politique sécuritaire a clairement tari la culture casual, qui a vieilli et peine à se renouveler. Les ultras attirent plus la jeunesse, ils sont plus visibles.»

Ils sont aussi plus virulents sur la critique de l’évolution récente du football. «Les ultras sont paradoxaux, observe Bertrand Fincoeur, sociologue à l’Université de Lausanne. Ils veulent être écoutés, se positionnent comme une sorte de syndicat et en même temps se revendiquent hors système et refusent d’être institutionnalisés. Ils critiquent le consumérisme et la marchandisation du stade mais ils sont les premiers à acheter un maillot ou à s’abonner.»

Il y a le changement que le supporter constate et conteste; il y a aussi ce qu’il ne voit pas. Lui-même. Sa transformation, qui se manifeste par un surinvestissement personnel, la victoire perçue comme un dû. Aujourd’hui, les supporters s’attribuent un rôle là où ils se contentaient naguère d’avoir une place. Un exemple? PSG-Toulouse, cinq jours après l’exploit contre le Barça, les ultras déploient une banderole dans le Parc: «Merci à nos guerriers d’avoir honoré leurs soldats. Ensemble nous avons écrit l’histoire.» Sérieux les gars, vous étiez sur le terrain?

Supporter: une vie parallèle

Si les ultras forment une catégorie de supporters qui ne marchande pas son soutien à ses couleurs, le gros du public se comporte désormais tel l’actionnaire que, souvent, il exècre. Les trophées sont ses dividendes. L’écrivain anglais Nick Hornby, célèbre fan d’Arsenal depuis la publication de son roman «Fever pitch» (1992, en français «Carton jaune»), en explique les raisons dans une passionnante interview à Philippe Auclair pour France Football: «La standardisation [des stades de football] fait que l’atmosphère devient celle d’un théâtre, où on a payé très cher pour être à la place de l’orchestre. Aujourd’hui, si tu paies une fortune pour aller voir un match, et que ton équipe perd, tu as le sentiment d’avoir été floué. Tu en veux à ton équipe, à ton manager. Au lieu d’être mû par la passion et l’amour de ton club, tu es mû par une sorte de colère aveugle, sans véritable objet.»

Nick Hornby rend les réseaux sociaux responsables de l’omniprésence du football. «Etre un supporter est quasiment devenu un métier, une vie parallèle. […] Vous voyez Arsenal jouer plutôt mal et battre Preston. Que peut-on dire? Rien. C’est un match qu’on a vu cent fois déjà. Le gros bat le petit, au suivant. Alors on trouve d’autres sujets de discussion, on monte en épingle le détail le plus insignifiant. Et c’est là où moi et, je crois, beaucoup de gens de ma génération, ne suivent plus.»

En parallèle, la transformation du stade

La transformation du supporter, c’est aussi la transformation du stade, devenu une arène impersonnelle où toutes les places sont quasi interchangeables alors que chaque siège est paradoxalement attribué. «Les gradins où l’on pouvait aménager soi-même l’espace entre copains deviennent un espace beaucoup plus normé où les relations de sociabilité sont beaucoup plus faibles», résume l’ethnologue Christian Bromberger. On a gagné en confort ce que l’on a perdu en socialisation. Ceux qui ont connu les Charmilles ont sans doute fait le même périple initiatique: d’abord derrière les buts avec son père, puis sur le côté avec les fans, puis en tribune B pour mieux voir, enfin en tribune A pour se faire voir.

Nick Hornby, encore, regrette l’époque des tourniquets étroits où l’on se faufilait comme par le chas d’une aiguille. «Tu entrais dans le stade, tu entrais dans l’histoire de ton club. […] Quand tu entres dans ces nouveaux stades, c’est en faisant lire un code-barres ou en montrant une carte de crédit.»

Un billet par semaine

A Zurich, le musée du FC Zurich est implanté dans le cœur de la ville. Il tisse du lien social entre le club, ses supporters et la cité. «C’est un lieu d’échanges et de rendez-vous très important et utile», estime son conservateur, Saro Pepe, également historien. «Il existe des clubs de supporters depuis plus de 40 ans en Suisse. Le Fanclub St. Jakob à Bâle est le plus vieux encore existant, il a été fondé en 1975. On relate des bagarres dès 1965, des jets d’engins pyrotechniques en 1969 lors d’un FCZ-Manchester United en amical, des protestations contre les prix trop élevés des billets en 1977 déjà. Mon avis, c’est que le stade a toujours été un lieu où les hommes, jeunes comme adultes, pouvaient libérer les tensions accumulées, faire la fête dans la masse et se laisser aller sans être trop contrôler par la société.»

Le stade, ancien espace de liberté

Justement, il ne l’est plus. «Le stade est toujours apparu comme un espace de liberté, un sas de décompression. Aujourd’hui, il est plein de barrières, de caméras de sécurité, de stewards qui vous regardent et tournent le dos au match. Le contrôle social y est désormais très étroit et le risque d’être sanctionné pour un dérapage presque plus grand que dans la rue ou sur les réseaux sociaux», constate le sociologue Bertrand Fincoeur.

L’époque a sacrifié un peu de sa liberté pour plus de sécurité. Le supporter de football est, avec le voyageur dans un l’aéroport, celui qui ressent cette mutation le plus intimement. Mais lui prend un billet chaque semaine.


«Le supporter est à la fois indispensable et encombrant»

Nicolas Hourcade, sociologue à l’Ecole centrale de Lyon

Le Temps: L’amateur de football est-il spectateur ou acteur?

Nicolas Hourcade: C’est toute l’ambiguïté actuelle. Depuis la fin du XXe siècle, la norme, c’est que le public fait partie du spectacle sportif. Si vous regardez la mise en scène des avant-match, on appelle constamment les supporters à soutenir leur équipe. A être le fameux «douzième homme». On les positionne donc comme des acteurs incontournables mais en même temps, «chacun à sa place»: les supporters supportent, les dirigeants dirigent. Parmi les «familles du football» (joueurs, entraîneurs, dirigeants, arbitres…), toutes sont représentées dans les instances sportives, sauf les supporters.

– Le spectateur est-il objectivement un acteur?

– Lorsque le Qatar a accueilli la Coupe du monde de handball en 2015, les organisateurs ont naturalisé des joueurs pour présenter une équipe compétitive mais ils ont aussi payé des supporters pour encourager l’équipe dans les tribunes parce qu’ils avaient bien conscience qu’un spectacle sportif doit dégager de la ferveur. Même chose au PSG où les dirigeants (également qataris) sont revenus sur l’interdiction des ultras au Parc des Princes parce que l’ambiance très tiède du stade ne correspondait pas avec les valeurs sur lesquelles ils souhaitaient communiquer. Sans ferveur, sans passion, l’expérience censément unique du match se vend beaucoup moins cher.

– Est-il récent que les supporters revendiquent un rôle?

– Oui. C’est lié aux grands bouleversements économiques, qui se sont accrus dans les années 1990: l’arrêt Bosman, la création de la Ligue des champions, une ligue fermée qui ne dit pas son nom, l’essor considérable des chaînes payantes, les nouveaux stades construits comme des centres de consommation. Pendant longtemps, les associations de supporters étaient très proches du monde du football, il y avait une proximité avec les dirigeants et les joueurs, les supporters faisaient des collectes pour aider le club. Peu à peu, ces deux mondes se sont éloignés.

Au même moment, certains supporters se sont saisis du dernier espace qu’il leur restait, les tribunes, pour mettre beaucoup d’ambiance, pour se valoriser et se rendre indispensables. A partir du moment où ils ont pris conscience de leur rôle, ils ont commencé à exprimer différentes revendications. Tout d’abord qu’ils sont l’âme du club; c’est un discours que l’on entend depuis une vingtaine d’années. Les joueurs passent, les dirigeants aussi et les supporters seraient les seules valeurs stables.

– Sont-ils légitimes à dire «le club, c’est nous»?

– Qu’ils réclament d’être partie prenante de la vie du club, cela participe d’une bonne gouvernance. Que le public au sens large puisse avoir un droit de regard sur l’utilisation de l’argent, vu les dérives du football actuel, semble plutôt positif. Après, dire «le club, c’est nous», cela pose un problème de définition: «nous», c’est qui? Il y a plusieurs types de supporters, des groupes avec des approches différentes, de la même manière qu’il y a plusieurs syndicats. Et il n’est pas toujours vrai que «les supporters seront toujours là»; certains sont eux aussi de passage, leur passion évolue au fil des années et parfois s’éteint.

(Propos recueillis par Laurent Favre)


La Bundesliga, le paradis du supporter

En Bundesliga, il est fréquent que les supporters des deux équipes qui s’affrontent fassent la fête ensemble. Le jour de match est considéré comme une fête et tout se déroule dans la joie et la bonne humeur. Même lors du choc de l’année entre le Bayern Munich et le Borussia Dortmund, même lors du derby du Nord lorsque Hambourg défie le Werder Brême, les inconditionnels des deux camps trinquent ensemble avant et après la rencontre. Il arrive souvent que des couples qui supportent deux clubs rivaux se rendent au match en amoureux, main dans la main, chacun portant le maillot de son équipe.

Si le chambrage existe, l’ambiance généralement bon enfant bannit les insultes. La bière (avec alcool) est en vente libre et presque chaque spectateur en consomme plusieurs pendant les 90 minutes, mais les débordements sont aussi rares que les matches sans but en Bundesliga. La présence policière est beaucoup moins importante que dans les pays voisins.

A Munich, des places à 7 euros

C’est l’organisation de la Coupe du monde 2006 qui a véritablement tout changé. Dans le pays, les stades ont, en prévision du grand événement, été construits ou rénovés, ce qui permet désormais d’assister aux matches dans un certain confort et en toute sécurité. Depuis, on retrouve 29% de femmes et d’enfants dans les 18 arènes de l’élite, un chiffre qui ne cesse d’augmenter, et les efforts entrepris expliquent l’incroyable affluence moyenne (43 500 en 2015-2016) qui est de loin la plus forte parmi les cinq grands championnats européens.

Au Bayern notamment, des mesures ont été prises afin que l’Allianz-Arena soit accessible à toutes les catégories sociales. Toute personne au chômage ou qui touche le revenu minimum peut trouver une place pour 7 euros. Uli Hoeness et Karl-Heinz Rummenigge, les deux patrons du club, ont prévu d’apporter quelques aménagements aux abords du stade afin de prévenir d’éventuels débordements entre les deux camps de supporters, qui n’ont pourtant quasiment jamais lieu.

Fermeture du «mur jaune»

Il existe toutefois quelques exceptions et certaines rencontres de Bundesliga ont provoqué des échauffourées, notamment lors du bouillant derby de la Ruhr entre Dortmund et Schalke 04, lorsque des ultras des visiteurs s’étaient retrouvés dans une cellule spécialement confectionnée au Signal Iduna Park pendant plusieurs heures, après des bagarres. Plus récemment, 25 000 fidèles du Borussia Dortmund ont attaqué physiquement des supporters du RB Leipzig, parmi lesquels des femmes et des enfants.

Le mythique «mur jaune» a ainsi été fermé le 18 février pour la réception de Wolfsburg. Les incidents les plus fréquents se produisent dans les divisions inférieures, notamment en troisième division avec des hooligans provenant pour la plupart de clubs de l’ex-Allemagne de l’Est (Hansa Rostock, BFC Dynamo et Lokomotive Leipzig).

(Alexis Menuge, Munich)