Chefs-d’œuvre en péril (4/6)

Les fantômes de la forêt de Nottingham

Première équipe du monde à jouer en rouge, unique club à compter deux fois plus de Coupes d’Europe (deux) que de titre de champion (un), Nottingham Forest vit depuis vingt ans en deuxième division et depuis quarante ans dans la nostalgie de sa gloire éphémère

Durant la phase de poule de la Ligue des champions, Le Temps rend visite à six anciens vainqueurs de la plus prestigieuse compétition européenne de clubs aujourd'hui tombés dans le rang, pour différentes raisons.

Les épisodes précédents: 

Jeudi 7 novembre au Southbank Bar, Trevor Francis promet de raconter pour la millième fois comment il est devenu «le premier footballeur à un million de livres sterling». Prix d’entrée: 15 £, 35 avec le repas. Sur l’affiche, le golden boy du football anglais des early eighties a toujours l’air juvénile du buteur de la finale de Munich de Coupe d’Europe 1979 contre Malmö (1-0). A Nottingham, la nostalgie fait toujours recette.

Quarante ans après, la Coupe d’Europe est devenue Ligue des champions et Nottingham Forest, encore vainqueur de Hambourg en 1980 à Madrid (1-0), ne la regarde même plus à la télévision. Au Southbank Bar, les écrans diffusent Ajax-Chelsea mais les clients, masse compacte et virile, ont le nez dans leur pinte ou leur smartphone. Dans une heure, Forest affronte Hull City pour le compte de la treizième journée du Championship, la deuxième division anglaise.

«Rouge Garibaldi»

Dehors, à travers les fenêtres, un flot de supporters traverse le pont qui enjambe la Trent. Le rouge est apparu d’un coup. La journée, en centre-ville, on n’en trouvait nulle trace, hormis sur cette plaque commémorative devant le Playwright 38, un pub sur Shakespeare Street. «Nottingham Forest football club. Founded here in 1865.» Il y est précisé que la couleur choisie fut «Garibaldi Red», en hommage à Giuseppe Garibaldi, l’artisan de l’unité italienne qui, à la tête de ses «chemises rouges», était devenu un siècle plus tôt d’un mythe comparable à celui de Che Guevara.

Mais dans la ville de Robin des Bois (Robin Hood en v.o.), la vraie légende a sa statue sur Old Market Street. Mains jointes au-dessus de la tête, Brian Clough toise le passant de sa superbe insolence. S’il a entraîné Forest près de trente ans (1975-1993), il l’a propulsé dans une autre dimension en quatre saisons seulement, de 1976 à 1980: une pour monter en première division, une autre pour être sacré champion d’Angleterre, les deux dernières pour remporter deux Coupes d’Europe successives. Un exploit unique, dont le club ne s’est jamais tout à fait remis.

En mai dernier, les supporters en ont été réduits à fêter la relégation du voisin Notts County en National League pour récupérer le titre de plus ancien club professionnel du pays. La rivière Trent et 300 yards (275 mètres) séparent le stade de Notts County du City Ground, où Nottingham Forest joue depuis 1898. A l’origine, le terrain se situait près de la célèbre forêt de Sherwood. D’où le nom et l’arbre qui surplombe l’eau sur le logo très graphique du club, imaginé en 1973, bien avant les icônes à smartphone que les responsables digital marketing tentent aujourd’hui d’imposer partout.

Le stade est enchâssé dans un dédale de petites rues, de maisons de briques rouges, de petits commerces. Il y a une laundry, un nails shop, un magasin de peinture, quelques fish & chips. Un père offre avant le match à ses deux fils une coupe à 10 £ chez un coiffeur dont la seule obsession semble être de raser tout ce qui approche à moins de trois centimètres des oreilles. Deux fans venus de Chicago font un selfie devant le City Ground. Matt, l’un d’eux, a découvert le club «sur Netflix, en regardant The damned United» (qui évoque l’expérience avortée de Clough à Leeds). Ça embaume les odeurs d’oignons grillés dans les camions à burger. La boutique des supporters, qui vivotait la veille, tourne à plein régime, mais ça reste de l’artisanat de l’ère des recettes match day. Pour les vacances scolaires, des billets à 5 £ ont été proposés aux familles. Le propriétaire, le Grec Evangelos Marinakis (qui possède également l’Olympiakos), a lancé un projet de rénovation et de modernisation. Pour l’heure, le parvis au pied de la tribune principale sert de parking aux VIP.

Raviver la flamme

Le car des joueurs de Forest s’y fraye un chemin sans déclencher d’hystérie. Le premier à en descendre, col roulé gris, laptop en main, est Sabri Lamouchi. Malgré une défaite trois jours plus tôt à Wigan (1-0), son équipe lutte pour les premières places et il a été sacré manager du mois de septembre. Prudemment, le Français a rappelé à son arrivée cet été que le club «a changé onze fois de manager en cinq ans» et espéré, pour lui comme pour le club, de «juste faire une saison entière». L’un de ses prédécesseurs, Doug Freedman (2015-2016), a défini Forest comme «un grand club avec de grandes espérances mais une patience limitée».

Juste après Lamouchi, descend du car John McGovern. Comme pas mal de ses coéquipiers, l’emblématique capitaine des grandes années est resté dans la région. Lui bosse quasi à plein temps comme ambassadeur du club. Il boite bas, ce qui est aussi une manière de symboliser Forest. Ce printemps, McGovern a à nouveau soulevé la «coupe aux grandes oreilles», avant rediffusion de la finale de 1979 sur un écran géant déployé sur le parking. «Le club a fêté les quarante ans du premier titre européen mais aussi les vingt ans de la dernière saison en Premier League, explique Sarah Clapson, journaliste attitrée de l’équipe pour le Nottingham Post. Ici, les gens veulent surtout revoir Forest en Premier League. L’Europe, c’est un passé glorieux mais aussi une autre époque, que beaucoup de supporters ne connaissaient pas. En 2015, le documentaire I believe in miracles, qui a été projeté dans le stade pour les 150 ans du club, a ravivé la flamme.»

«You’re not famous anymore»

Le stade est cashless depuis le 5 octobre mais garde toujours des poteaux au milieu des tribunes. Ce soir, 29 500 personnes remplissent le City Ground, dont 22 000 abonnés. Les habitués s’installent sans hâte et saluent leurs voisins, souvent les mêmes depuis des années. Il n’y a pas d’ultra, le club est à tout le monde. Il y a bien un Nottingham Forest Supporters Trust, créé pour «transmettre Forest à nos petits-enfants», mais sa dernière revendication a été de demander à ses membres d’abandonner «Oh Nottingham is full of fun», le chant «sexiste et rétrograde» qui dépeint sur l’air de «Oh when the Saints» et en termes argotiques une ville pleine de trois bienfaits: «des seins, des vagins et Forest».

Sans pouvoir se prononcer sur les deux premiers, le troisième n’est pas très affriolant. Ça ne joue pas très bien, à terre et en multipliant les passes certes, mais sans mouvement et avec trop de déchet technique. Hull marque en fin de première mi-temps, puis à nouveau dès la reprise. «You’re not famous anymore», se marrent les supporters visiteurs. Forest réduit le score mais s’incline, et Sabri Lamouchi doit venir au bord du terrain expliquer ce «moment compliqué». Il pèse ses mots au moment d’évoquer l’environnement du club. «Je découvre, élude-t-il. Il y a ici une vraie passion, une vraie histoire. C’est pour cela qu’il faut toujours aller dans le bon sens avec l’état d’esprit nécessaire.» On sent qu’il sent que la ferveur peut être à double tranchant. Et que les fantômes peuvent à tout moment sortir de la forêt.


«Quitter Forest, l’erreur de ma carrière»

A l’époque où les clubs n’avaient droit qu’à un ou deux étrangers, les joueurs suisses dans les grands championnats se comptaient sur les doigts d’une seule main. A l’été 1980, Raimondo Ponte quitta pourtant Grasshopper pour rejoindre Nottingham Forest, alors double champion d’Europe en titre. «Nous avions joué contre eux avec GC un an plus tôt en quart de finale de la Coupe d’Europe des clubs champions, après avoir éliminé le Real Madrid. On perd 4-1 au City Ground après avoir ouvert le score par Claudio Sulser. Brian Clough m’a téléphoné quelque temps après et j’ai signé la saison d’après.»

Pourquoi n’êtes-vous resté qu’une saison à Forest?

A cause de Leo Walker. Le sélectionneur m’avait dit que je ne pourrais plus jouer en équipe de Suisse si je n’étais pas plus souvent titulaire. J’avais quand même fait 24 matchs, mais pour monsieur Walker, ce n’était pas assez. J’ai fait la plus grosse erreur de ma carrière en l’écoutant… Nottingham, c’était fantastique! Il y avait des joueurs de classe mondiale, comme Peter Shilton, Trevor Francis, John Robertson. Et le stade était tout le temps plein. On était trente joueurs dans l’effectif, pour seulement douze sur la feuille de match. Il n’y avait qu’un seul remplaçant, si le gardien se blessait un joueur de champ prenait sa place.

Un contingent de trente joueurs n’était pas très fréquent à l’époque…

En Angleterre, c’était courant, parce qu’on jouait tous les trois jours, avec un championnat à 22 équipes, des matchs à rejouer en cas de nul en FA Cup et en League Cup, la Coupe d’Europe. Et les déplacements n’étaient pas ceux d’aujourd’hui! C’était épuisant, personne ne jouait tous les matchs.

Comment Brian Clough gérait-il tout cela?

C’était un très bon coach et un homme très spécial. Il savait parfaitement manager le groupe, et responsabilisait beaucoup les joueurs. A la fin, c’était relativement simple: tu étais bon, tu jouais, tu ne l’étais pas, tu étais remplaçant. Mais il pouvait faire ça parce que sur un groupe de trente joueurs, il en avait vingt vraiment bons.

Comment expliquez-vous le déclin finalement assez rapide du club?

Je suis parti un an avant, mais la rupture entre Brian Clough et Peter Taylor a été l’élément déterminant. Nottingham n’est pas une ville tellement grande, le club était plutôt modeste avant qu’ils n’arrivent. Ils l’ont fait grandir parce qu’ils prenaient toute la responsabilité. Après, Forest a simplement retrouvé sa place normale. Cette année, ils sont bien partis, j’espère qu’ils pourront remonter en Premier League.

Ce passé ne pèse-t-il pas d’un poids trop lourd sur l’équipe actuelle?

Cela fait trop longtemps maintenant, quarante ans… Peu de supporters ont vécu les grandes années. Au City Ground, il y a toujours eu beaucoup de spectateurs et d’attentes, mais je n’ai jamais entendu un joueur se plaindre de cette pression. Les grands joueurs savent gérer ça. L. Fe

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