Interview

«Maintenant, il faut former des spécialistes»

Le beau football, c’est bien, mais l’essentiel demeure d’être performant dans les deux surfaces de réparation, avec des joueurs aux qualités spécifiques développées. C’est ce que le département technique de l’ASF a retenu de l’Euro, explique son directeur Laurent Prince

Un nouveau chapitre de l’histoire de l’équipe de Suisse de football débute ce mardi au Parc Saint-Jacques de Bâle. Elle reçoit, pour le compte des qualifications pour la Coupe du monde en Russie, le Portugal (à 20h45). Mais rien ne semble avoir changé avec l’Euro. Eliminée en huitièmes de finale aux tirs au but par la Pologne, la Nati n’a ni signé le grand succès qui l’aurait propulsée dans une autre dimension ni subi l’humiliation qui aurait impliqué une profonde remise en question. Alors le même sélectionneur (Vladimir Petkovic) a rappelé les mêmes joueurs (un départ à la retraite, aucun néophyte) vers un même objectif «ambitieux mais réaliste», selon la formule consacrée, la qualification pour le prochain grand tournoi. Un Euro pour rien? Pas tout à fait: il aura permis d’identifier les grands défis d’avenir pour le football suisse, comme l’explique Laurent Prince, directeur technique de l’ASF.

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Le Temps: Avec le recul, que retenez-vous de l’Euro de l’équipe de Suisse?

Laurent Prince: Un groupe de joueurs qui a très bien fonctionné. Des prestations très solides. Une équipe qui a su mettre son public derrière soi, qui a eu le courage d’avoir le ballon et qui s’est arrêtée très, très près des quarts de finale.

- A vous entendre, il n’y a eu que du positif…

- Le sportif ambitieux parlera d’une petite déception. Il y a eu des erreurs, bien sûr, mais rien de déterminant. A la fin du huitième de finale perdu aux tirs au but contre la Pologne, tout le monde avait de la peine à réaliser que c’était fini. On se disait: «Ce n’est pas possible, on ne peut pas rentrer demain.»

- Pour vos services, que s’est-il passé depuis ce moment?

- Nous avons mené une analyse technique poussée dans tous les domaines, pour comprendre où nous avions été bons et ce qu’il reste à améliorer pour passer un cap. Tout cela permet de repenser notre philosophie de jeu et de formation. A la lumière des performances de l’équipe de Suisse, mais aussi des autres, nous avons ressorti quelques aspects à intégrer.

- Par exemple?

- Nous avons vu des équipes qui défendaient très bien. L’Italie peut nous inspirer: elle a tenu son bloc de manière impressionnante grâce à des défenseurs qui sont vraiment des défenseurs. Cela nous rappelle qu’il ne faut pas former que des joueurs qui touchent bien le ballon et qui peuvent jouer en défense. Bonucci, Chiellini, c’est la grande classe, et leur registre est en premier lieu défensif: ils savent quand ils doivent jouer la zone, quand il faut rester sur l’homme. Ils savent aussi faire la première passe au moment de la relance, mais ce n’est pas l’essentiel.

- Le secteur offensif a posé davantage de problèmes à la Nati que la défense…

- Il faut nuancer: la Suisse s’est créé beaucoup d’occasions et son bilan offensif est donc mitigé. En progression mais toujours perfectible en «chance creation» – tout ce qui aboutit à des opportunités de but – et insuffisant au niveau du «last contact» – le fait de mettre le ballon au fond des filets. Cet aspect n’a rien à voir avec la créativité. C’est de l’efficacité pure. Pour l’améliorer, un attaquant doit sans cesse avoir des situations de «last contact», 100, 200 ballons par entraînement. Il y a un travail à accomplir au niveau de la formation. Nous devons être plus rigoureux là-dessus.

- En clair, il faut des attaquants qui soient de vrais attaquants.

- Oui. Revenir à cette idée fondamentale qu’il faut être bon dans chaque surface de réparation. Dans la nôtre pour éviter de prendre des buts; dans celle d’en face pour en marquer. Il faut continuer d’avoir des joueurs habiles dans la construction, mais on a peut-être trop travaillé sur la polyvalence. Maintenant, il faut former des spécialistes. A 12 ans, oui, on peut mettre un attaquant en défense pour nourrir sa compréhension globale du football. Mais à partir de 17-18 ans, il faut se concentrer sur une position.

- Quelles conséquences à la discrétion des attaquants suisses à l’Euro?

- Dès cet automne, un entraîneur des attaquants accompagnera toutes les sélections nationales espoirs lors de chaque déplacement. Des gens comme Adrian Knup, Stéphane Chapuisat, Léonard Thurre, qui peuvent donner leurs conseils sur ce dernier geste si difficile à réussir. C’est une idée que nous avions déjà, l’Euro nous a donné la confirmation qu’il fallait la mettre en place rapidement. Il faut un suivi individuel, car il ne faut pas formater les joueurs offensifs.

- Pourquoi?

- Aujourd’hui, nous avons les outils pour tout analyser, des statistiques, des observateurs, la vidéo. Dans ce contexte, qui sont les joueurs qui font la différence? Les Messi, Griezmann, etc. Des footballeurs capables de sortir des schémas d’une seconde à l’autre, à l’instinct. Nous devons donc laisser à nos joueurs offensifs leur créativité, les aider à la développer. C’est la clé de l’avenir du football suisse, qui n’a pas un bassin de joueurs infini à sa disposition: le management du talent de ceux qui sont là.

- L’ASF a fermé ses centres de préformation de Payerne et Emmen au mois de juin, laissant aux clubs le gros du travail de formation de la relève. Comment peut-elle imposer sa philosophie?

- Des 2017, l’ASF investira dans les centres de performance des clubs. Mais pour recevoir de l’argent, ils devront répondre à des critères bien précis: travail spécifique, suivi médical, psychologique… Le but, c’est de garder les joueurs prometteurs en Suisse, où on cherchera à les développer de manière personnalisée, ce qu’on ne peut pas garantir à l’étranger. Il faut donc des structures qui rivalisent.

- C’est le gros défi de la formation suisse?

- Oui, mais après, il faut aussi être réaliste. La Suisse est un petit pays où on ne met l’accent sur la formation professionnelle dans le football qu’autour de 16 ou 17 ans. En Espagne, au Portugal, en France, le taux de chômage chez les jeunes est tel que beaucoup choisissent de tout miser sur le football. Ça crée une mentalité. Est-ce que, chez nous, les générations de demain auront assez faim pour réussir dans le sport d’élite?

- Qu’en pensez-vous?

- Ce sera un challenge. Qui sont les joueurs qui ont du succès aujourd’hui? Ceux qui n’ont pas de plan B. Pas ceux qui, à 13 ans, se font porter leur sac de foot par papa pour aller à l’entraînement. Cela pose des questions: on cherche à tout faire pour les jeunes talents, à leur faciliter la vie à tous les niveaux. Mais est-ce qu’on ne leur enlève pas les obstacles qui leur permettraient de se forger une personnalité de sportif d’élite? Ce qui me semble crucial, c’est de garder l’idée d’une balance: si je donne quelque chose en plus à un jeune sportif, je lui demande de faire quelque chose de plus aussi.

- L’autre défi d’avenir sera de convaincre les nombreux binationaux des sélections espoirs de jouer avec la Nati.

- C’est bien de se rappeler, entre deux polémiques autour des salaires des stars, que le football fait aussi des choses bien. Aucune autre discipline n’oeuvre pour l’intégration comme le football. Alors nous pensons, à l’ASF, qu’un jeune accueilli en Suisse, formé en Suisse et qui a le potentiel de jouer pour l’équipe de Suisse fera ce choix-là. Dans leur grande majorité, les binationaux réalisent ce que ce pays fait pour eux.

- La campagne pour le Mondial en Russie commence sans néophyte. Pourquoi?

- Le choix de l’équipe est du ressort du sélectionneur, qui ne respecte qu’une seule logique: celle de la performance. Il doit gagner le prochain match, se qualifier pour le prochain tournoi et pour cela choisir les joueurs qui ouvrent les portes du succès à son équipe. Ceci dit, je pense qu’il faut être de mauvaise foi pour affirmer que cette équipe avait besoin d’être renouvelée: beaucoup de cadres sont jeunes et Vladimir Petkovic avait déjà emmené trois très jeunes joueurs à l’Euro.

- Le Mondial 2018 serait son troisième de suite. Ne pas se qualifier, ce serait un drame?

- Nous faisons tout pour y aller, pas besoin de réfléchir plus loin. Mais l’Euro français a bien montré la nouvelle réalité européenne. Il y a six nations au-dessus du lot, puis tout est très ouvert entre les trente suivantes. La bonne nouvelle, c’est que nous sommes souvent dans le bon wagon. Mais pour y rester, il faudra encore progresser.

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