Le premier tour de l’équipe de France n’aura pas marqué les esprits. Deux nuls contre la Hongrie (1-1) et le Portugal (2-2). Une victoire contre l’Allemagne grâce à un but contre son camp du défenseur Mats Hummels (1-0). Mais ne nous y trompons pas: les champions du monde en titre, favoris entre les favoris de l’Euro, demeuraient l’un des principaux épouvantails du tournoi en vue des huitièmes de finale.

L’équipe de Suisse, toujours en quête d’une victoire dans un match à élimination directe, est fixée depuis mercredi soir: il faudra jouer contre l’équipe de France. Mais d’ici lundi, une question reste à trancher: faut-il jouer contre l’équipe de France?

Une question d’identité

Depuis son entrée en fonction en septembre 2014, Vladimir Petkovic ne déroge pas à son envie de contrôler chaque match. Le dispositif évolue, les joueurs changent, mais le projet ne bouge pas. «J’ai toujours voulu produire un football globalement offensif, avec un comportement défensif basé sur l’anticipation et les placements préventifs, et l’ambition de récupérer le ballon haut dans le terrain», nous expliquait-il l’été dernier.

L’interview en question: «Toute situation est un point de départ»

Il le répète à l’envi: son équipe ne doit pas subir le football de l’adversaire mais imposer le sien. Et ce football consiste à avoir la possession (54% du temps en moyenne sur ses trois premiers matchs de l’Euro) et à tester patiemment les lignes de défense adverses jusqu’à trouver la faille. Dans ses temps forts, cela lui donne l’air d’évoluer tout en maîtrise (la première heure contre le Pays de Galles). Mais la catastrophe menace lorsque la partie lui échappe (la claque contre l’Italie).

Avant le match contre la Turquie, plusieurs observateurs appelaient la Nati à cesser de se voir plus belle qu’elle ne l’est vraiment, à endosser un football plus adapté à ses véritables qualités. Cette fois s'ajoute un autre problème: la France ne semble jamais aussi à l’aise que face à un adversaire qui, précisément, fait le jeu. Elle compte alors sur le talent de ses défenseurs et de ses récupérateurs pour contrecarrer les velléités offensives, et dispose de tous les arguments nécessaires pour contrer. A l’inverse, quand ses opposants se présentent dans l’optique de défendre (la Hongrie) ou lui laissent la main après avoir inscrit le premier but (le Portugal), elle paraît un peu désemparée.

Ce pourrait être une piste à suivre pour lui causer du tort. Mais cela ne correspond pas du tout à l’identité insufflée par Vladimir Petkovic.

L’aboutissement du projet

«C’est vrai qu’il y a un petit dilemme, note l’entraîneur du Lausanne-Sport Ilija Borenovic. D’un côté, la Suisse est une équipe taillée pour avoir le ballon et défendre plutôt haut. De l’autre, la France s’est montrée en difficulté face à des blocs bas qui lui imposaient de devoir elle-même mettre de l’intensité.»

Alors, quelle stratégie adopter? «Ce qui est sûr, c’est que contre les grandes nations, on ne peut pas se permettre de compromis ou d’entre-deux, continue le technicien de 38 ans. Si l’équipe nationale décide de presser haut, elle doit le faire à fond, avec beaucoup de monde. Si elle opte pour un plan totalement différent, elle doit l’appliquer avec discipline. Essayer de faire un peu de ci et un peu de ça, c’est le meilleur moyen d’avoir des regrets au final.»

L’homme a plutôt tendance à penser que Vladimir Petkovic «ira au bout de ses idées», et «c’est une très bonne chose», souligne-t-il. «C’est en fonction de sa vision des choses qu’il a composé son équipe, qu’il l’a préparée depuis des années. Et ce qui a été mis en place a fonctionné contre l’Espagne, contre l’Allemagne, contre d’autres grandes équipes. Ce match contre la France peut constituer l’aboutissement du projet. Je vois mal Petkovic tout remettre en cause à ce stade.»

Jouer comme la France

Maurizio Jacobacci, qui vient de s’engager avec Grenoble en Ligue 2 française après deux belles saisons sur le banc de Lugano, ne pense pas non plus que le sélectionneur de la Nati va tout chambouler «après avoir livré son meilleur match de l’Euro». Pourtant, le technicien de 58 ans estime que quelques ajustements seraient bienvenus vu la nature bien différente de l’adversité.

«Sur le plan défensif, la Suisse ne joue qu’avec trois défenseurs, mais contre la Turquie, même l'un d'eux, Ricardo Rodriguez, est beaucoup monté, fait-il remarquer. Contre la France, cela ouvrirait des espaces qui ne pardonneraient pas. Et puis sur le plan offensif, elle doit absolument trouver le moyen de verticaliser. La passe à dix, contre un bloc bas et très solide, ne mènera à rien. Il faudra être plus direct.»

C’est-à-dire jouer un peu plus comme… la France? «En quelque sorte, oui, répond-il. Selon moi, ce serait une erreur de penser que l’on va dominer, ou même faire jeu égal. Ce sera très différent des matchs précédents. Il faudra donc être solides derrière, compacts à mi-terrain, bons à la récupération et attentifs sur les contres.»

Vitesse de circulation

Là, Ilija Borenovic est d’accord: la clé du match sera de bien gérer les pertes de balle. «La Suisse affronte la meilleure équipe du monde dans les transitions. Elle a une capacité de projection et une vitesse extraordinaires.» Difficile de museler un Kylian Mbappé… «Effectivement. On met en place des principes de jeu, et on tente de garder un niveau de concentration maximal, tout en sachant que ce qui arrive en face va plus vite que ce à quoi on est habitué.»

En revanche, l’entraîneur du LS n’est pas sûr que la Suisse doive renoncer à garder le ballon. Elle doit juste le faire circuler rapidement pour échapper au caractère très physique de l’équipe de France. «Si cela va très vite, avec peu de touches de balle, cela peut faire bouger le bloc français. Les Allemands ont échoué, ils avaient toujours une seconde de retard, un contrôle de trop, mais les Portugais ont réussi. Propres techniquement, ils se débarrassaient vite du ballon et cela a souvent permis d’amener le danger.»

Bloc bas ou bloc haut, possession ou verticalité, défense à trois ou à quatre, continuité ou changement… Autant de questions qui doivent bercer les rêves de Vladimir Petkovic et imprégner les entraînements de sa Nati à Rome en attendant le choc de lundi. Ilija Borenovic dédramatise: «De toute façon, ce n’est pas comme s’il y avait un système avec lequel on serait sûr de battre une équipe comme la France.»