Tennis

Faut-il toucher à la Coupe Davis?

Le fabuleux final de Croatie-Argentine a émerveillé les amateurs de tennis mais le format actuel de la Coupe Davis encombre les joueurs et frustre les fédérations

Chaque année, c’est la même histoire. On commence par se plaindre, pester contre ce soi-disant «Championnat du monde de tennis par équipe» que les meilleurs joueurs snobent sans même se donner la peine d’un mot d’excuse, et puis on finit par ne plus pouvoir décrocher devant Antoine Bellier, 500e à l’ATP, promu sauveur de la nation, ou par se passionner pour un Delbonis-Karlovic dont on n’aurait pas voulu – même gratuitement – six mois plus tôt au Geneva Open.

Ainsi va la Coupe Davis, la plus détestée de nos compétitions sportives préférées. Après ce que vient de réaliser l’Argentine de Juan Martin Del Potro ce week-end à Zagreb, des voix s’élèvent pour sauver ce chef d’oeuvre en péril vieux de 116 ans que la Fédération internationale de tennis (ITF) veut réformer. Il le faut pourtant.

Une édition de Coupe Davis ne rapporte quasiment pas d’argent aux joueurs, et plus aucun point ATP, mais leur prend quatre à six semaines par an, souvent aux pires moments. Elle génère environ 20 millions d’euros, soit 60% des revenus annuels de l’ITF. C’est à la fois beaucoup et peu quand chaque tournoi du Grand Chelem engrange près de dix fois plus de recettes. «Le sens de l’Histoire, c’est de marketer un bon produit pour en faire un événement global sans en dénaturer l’esprit», estime Emmanuel Bayle, professeur en management du sport à l’ISSUL.

Vision du sport désuète

La Coupe Davis a été créée en 1900, ce qui, historiquement et culturellement, la situe aux côtés d’épreuves telles que la Coupe de l’America en voile (1851), le Tournoi des VI Nations en rugby (1882), The Ashes en cricket (1883), la Ryder Cup en golf (1927). Si le survêtement a remplacé le blazer, elle entretient avec soin une vision du sport un peu désuète, très «sportsman» du XIXe siècle, avec ses capitaines qui ne sont pas des entraîneurs, ses dîners officiels et ses discours. On y est entre gens de qualité, pour la beauté du geste.

Le costume est un peu trop amidonné pour les grands champions modernes. «Ils sont devenus des chefs d’entreprise à la tête d’un «team» et doivent produire des résultats, de la réputation et au final de la rentabilité économique, explique Emmanuel Bayle.

Faire revenir les grands joueurs

Il n’a pas tout à fait exact de dire que ces grands joueurs ne participent plus à la Coupe Davis. En fait, ils la jouent tous, mais rarement en même temps. Cette rotation tacite permet à l’épreuve de figurer au palmarès des plus grands. Ces dernières années, Djokovic (2010), Murray (2015), Federer et Wawrinka (2014), Nadal (2011), Cilic (2005), Del Potro (2016), Berdych (2012 et 2013) ont tous gravé leur nom sur le Saladier d’argent, alors que Lionel Messi, Neymar et Cristiano Ronaldo n’ont jamais remporté la Coupe du monde de football.

Le problème est de les faire revenir, alors que la Coupe Davis est concurrencée depuis une vingtaine d’années par le tournoi olympique de tennis. Décrié à ses débuts, son palmarès en or (quatre numéros 1 mondiaux sacrés depuis Marc Rosset en 1992: Andre Agassi en 1996, Evgueni Kafelnikov en 2000, Rafael Nadal en 2008, Andy Murray en 2012 et 2016) témoigne de l’intérêt que lui portent les joueurs. A Rio cet été, Murray et Djokovic étaient inscrits en simple et en double, Nadal en simple, en double (médaille d’or) et en double mixte.

«Les JO sont aujourd’hui bien plus attractifs en termes de visibilité, constate Emmanuel Bayle. Le «produit» est rare (une fois tous les quatre ans), symbolique (on joue pour son pays, on représente les valeurs de l’olympisme), les chances de réussite y sont grandes et mêmes multiples, et le calendrier est facilement maîtrisable avec une seule date bloquée.» Et voici que Roger Federer lance, du 22 au 24 septembre 2017 à Prague, la Laver Cup, une opposition Europe-Reste du monde sur le modèle de la Ryder Cup.

Une année sur deux et un terrain neutre

Candidat malheureux à la présidence de l’ITF en 2015, le président de Swiss Tennis René Stammbach avait proposé une Coupe Davis tous les deux ans sur terrain neutre. Celui qui l’a battu, l’Américain David Haggerty est sensiblement du même avis et voudrait tester le format en 2018. «Je n’ai pas envie que l’ITF devienne la FIFA», a prévenu Yannick Noah, qui voit arriver le «terrain neutre» au Qatar. En tennis, l’avantage du terrain n’est pas qu’une question de public; il offre le privilège de déterminer la surface de jeu, c’est-à-dire le choix des armes.

«Jouer sur terrain neutre, c’est enlever aux joueurs la seule chose qu’ils aiment dans la Coupe Davis», s’étonnait l’an dernier Novak Djokovic. Pour le Serbe, «le seul format qui peut fonctionner» est une compétition dans un format Fed Cup («des rencontres sur deux jours, avec deux simples et un double») résumée en deux semaines: une première phase de poules («quatre, cinq ou six groupes», estime-t-il) puis une phase finale «dans un autre lieu unique pour les quarts, les demies et la finale»).

En revanche, le principe de ne jouer qu’une année sur deux est bien accueilli par les joueurs. Cela allège le calendrier et le vainqueur peut profiter un peu de son titre. «A peine trois mois après avoir gagné l’épreuve, nous nous faisions éliminer au premier tour en Belgique», avait regretté le capitaine de l’équipe de Suisse Severin Lüthi en 2015.

Les Argentins, eux, accueilleront l’Italie du 3 au 5 février 2017, cinq jours après la fin de l’Open d’Australie. Peut-être sans Del Potro mais, au terme d’une campagne 2016 entièrement menée à l’extérieur, sans doute très heureux de présenter le Saladier d’argent à Buenos Aires. Et tant pis si l’Italie se dit que 2017 sera peut-être son année.

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