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Au FC Bâle, l’hypothèse de la lucidité terminale

A la lutte pour la première place du classement de Super League avant le match au sommet contre Young Boys, qualifié pour les seizièmes de finale de l’Europa League, le FC Bâle semble aller mieux. Mais à considérer la situation dans le détail, cela pourrait n’être qu’un sursaut

La défaite concédée jeudi soir sur la pelouse de Krasnodar n’y changera rien: le FC Bâle participera aux seizièmes de finale de l’Europa League le printemps prochain. En cas de victoire dimanche contre Young Boys dans le choc au sommet de Super League (16h), le club rhénan se replacerait en plus à un petit point de son rival bernois au classement. L’automne pourrait alors être considéré comme réussi, surtout au vu des mésaventures qui ont précédé.

Difficile de prendre la mesure exacte du traumatisme du printemps passé pour le peuple «rotblau». Nous n’étions pas encore mi-avril, la 29e journée de Super League avait livré son verdict et Young Boys, que l’on avait tant aimé moquer pour ses trois décennies de disette, était officiellement sacré champion de Suisse pour la deuxième année consécutive. A sept matchs (!) du terme d’une saison qui verra les Rhénans, deuxièmes, accuser au final 20 points de retard.

Cet exercice 2018-2019, plus encore que celui de la décapitation royale qui avait précédé, a marqué une rupture. Non seulement le FC Bâle, champion 11 fois sur 14 entre 2004 et 2017 dont huit consécutive depuis 2010, avait été battu, mais il semblait même avoir été relégué à une année-lumière des Bernois. Lesquels se sont de surcroît permis d’être les champions les plus précoces de l’histoire de la Super League (une journée plus tôt que le FCB de 2016-2017). Un choc dans les travées du Parc Saint-Jacques.

Pour compléter: Pour le FC Bâle, la Coupe de Suisse de la consolation

«Il y a eu un vent de panique», estime Pascal Zuberbühler, gardien du temple entre 1999 et 2006. L’ancien portier de l’équipe de Suisse croit cependant que les résultats sportifs n’ont pas été les seuls en cause. «Entre le changement de président, de directeur sportif et de tout le reste… C’était trop d’un coup. Comme si un grand restaurant changeait du jour au lendemain son directeur, son chef de cuisine et son chef de salle. La nouvelle équipe dirigeante n’était pas bien préparée à tout cela. Les fans se sont demandé «mais que se passe-t-il avec notre FCB?» et ils ont eu peur de voir leur club exploser.»

Impossible de ne pas lier la perte de pouvoir des Rhénans avec le rachat du club, le 7 avril 2017, par Bernhard Burgener. Un homme du cru, qui a notamment fait carrière dans l’industrie du cinéma et de la télévision. Un personnage suffisamment audacieux pour oser se lancer dans la succession de Bernhard Heusler et Georg Heitz, qui furent les architectes de la plupart des succès, lorsque l’argent coulait à flots dans les caisses.

«La mission de départ était très compliquée, rappelle Oliver Gut, chef de la rubrique sportive de la Basler Zeitung. Il fallait maintenir le niveau, très élevé, pour répondre aux hautes attentes du public. En fait, cela aurait été étonnant que les choses se déroulent mieux.» D’autant que le président Burgener s’est proposé de relever le défi en s’attachant un fil à la patte: une réduction drastique des coûts.

Les réserves fondent d’un tiers

Même au plus fort de ses épopées européennes et de sa domination sans partage en Suisse, le FC Bâle n’a jamais cessé de présenter un déficit structurel qu’il ne pouvait combler que grâce aux revenus des compétitions européennes et aux nombreuses affaires juteuses réalisées sur le marché des transferts. Privé de ces deux mamelles, Bernhard Burgener n’avait plus rien à téter. Si ce n’est les réserves du club.

«La situation financière est préoccupante», insiste d’ailleurs Oliver Gut. Une vingtaine des quelque 60 millions de francs se trouvant dans les réserves en 2017 ont déjà été utilisées. «Et l’effectif est encore trop cher», ajoute le journaliste. Le directoire du FCB ne le nie pas: les coûts doivent encore être jugulés en 2020 et, certainement, les années suivantes. Il convient néanmoins de préciser que le club, pour des raisons fiscales, devait impérativement procéder à l’amortissement de certains transferts de joueurs, ce qui explique en partie la forte diminution des réserves.

La question se pose vraiment: les Bâlois seront-ils toujours en mesure, dans un avenir proche, d’aligner une équipe capable de lutter pour les premières places? «C’est délicat de se prononcer», répond Oliver Gut. Les joueurs de valeur marchande intéressante comme le gardien Jonas Omlin, le défenseur néo-international Eray Cömert, le Paraguayen Omar Alderete ou encore l’attaquant Kemal Ademi resteront-ils longtemps, ou certains s’envoleront-ils dès cet hiver?

Ainsi faut-il se montrer prudent avant de considérer les récents bons résultats comme les points d’ancrage d’un avenir, immédiat ou à plus long terme, de nouveau doré. En médecine, on parle de lucidité terminale pour désigner cet état encore un brin mystérieux qui voit un patient condamné aller subitement beaucoup mieux avant de rendre son dernier souffle. L’hypothèse n’est pas farfelue dans le cas du FC Bâle.

La question se posait déjà en 2017:  Pourquoi le FC Bâle n’y arrive plus

«Le chemin vers le sommet est encore long»

Pascal Zuberbühler veut a contrario inscrire les performances actuelles dans une courbe d’analyse plus globale. «Je suis content que le club ait retrouvé un peu de stabilité. Pour l’instant, l’environnement a plutôt tendance à voir les choses de manière négative. Mais le FCB recommence à gagner en championnat et se montre plus solide. Il accuse du reste un retard moins important sur YB et ça, c’est le signe qu’il va dans la bonne direction.» Tout en rappelant une vérité: «Le chemin vers le sommet est toutefois encore long.»

La révolution vécue par Bâle au moment du changement de propriétaire ne pouvait pas rester sans conséquences, appuie «Zubi». «Le club a vécu des années extraordinaires. Mais le nouveau président a rapidement compris que le FCB ne pouvait plus continuer avec le même train de vie, notamment en versant d’immenses salaires. Bernhard Burgener a voulu nettoyer tout cela pour revenir à ce qui est un budget normal pour un des meilleurs clubs de Suisse. Il a continué sur cette voie malgré les nombreuses critiques qui sont venues du public et des médias. Et il a bien fait.»

Tout le monde n’est pourtant pas de cet avis, en témoigne le score obtenu par Bernhard Burgener lors de sa réélection, en juin dernier: 64,9% contre, deux ans plus tôt pour son intronisation, 82%. Les inquiétudes financières et le recul sportif ne sont probablement pas seuls en cause. Il y a d’une part les turbulences dans le directoire. Marco Streller, militant pour le renvoi du coach Marcell Koller, a claqué la porte du conseil d’administration et rendu son tablier de directeur sportif après avoir été désavoué. David Degen est entré dans le capital de la holding du club et au conseil d’administration. Et il y a d’autre part les projets impopulaires du président: investissements dans l’e-sport, ainsi que dans le club indien du Chennai City FC.

Parmi les projets de la «Roadmap 2020-2025», il en est un qui a valeur de symbole: le rapetissement du Parc Saint-Jacques, dont la capacité serait ainsi réduite. Ce «Joggeli» qui, au fil des nuits magiques du FCB et de l’installation de l’équipe de Suisse parmi les forces qui comptent, était devenu la cathédrale du football national, et dont le peuple «rotblau» est, aujourd’hui encore, très fier.

Mesure de défiance

La mesure toucherait le FC Bâle dans sa grandeur. De nombreuses personnes refusent de l’envisager. Ainsi, lors de la dernière assemblée générale qui a vu la réélection de Bernhard Burgener, les actionnaires étaient également appelés à se prononcer sur une modification de l’article 13.3 des statuts pour limiter le pouvoir du propriétaire et garantir à la base une représentation dans le conseil d’administration. Une proposition émanant de l’actionnaire Peter Hablützel ouvertement pensée comme une défiance envers le président. Mais le vote n’a pas eu lieu, la requête n’ayant pas été déposée dans les délais impartis. Ambiance garantie dans la salle…

«J’ai reçu le message. Celui du score de ma réélection, et celui de cette proposition de modification des statuts», a déclaré Bernhard Burgener en clôture de cette assemblée mouvementée. Le président ne changera néanmoins pas de cap. Le FC Bâle n’en a clairement plus les moyens.

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