Les dernières images montrent un terrain en jachère, étouffé par les herbes folles et surplombé par un pylône rachitique. Ci-gît le FC Gretna, fierté d'une bourgade écossaise de 3000 âmes, connue comme la capitale européenne de l'«express wedding»: cent mariages y sont perpétrés chaque année, le jour de la Saint-Valentin, selon les règlements expéditifs de l'état civil. Les destins y sont enchaînés sur l'enclume du forgeron, en vertu d'une croyance séculaire: Robin des Bois serait arrivé à cheval devant la forge du village, encombré de la belle Marion.

Le FC Gretna est né de cette idéologie romantique selon laquelle, en football également, rien ne vaut les amours coupables de la tradition et du lucre. Las, le club est mort d'avoir trop aimé, ou du moins déraisonnablement, sous l'égide d'un mécène volage et en mauvaise santé. Le 11 mars dernier, David Elliot, ultime administrateur, lançait un appel à la population, relayé par l'ensemble de la presse écossaise: «Nous devons trouver 30000 livres d'ici à samedi, ou nous ne pourrons pas financer notre déplacement à Aberdeen.»

Le bus n'est jamais parti. Au petit matin, huissiers et policiers sont arrivés simultanément devant la mairie du village, à cheval sur les principes: les premiers pour placer le club en liquidation judiciaire, les seconds pour constater une effraction dans ses locaux, d'où avait disparu le lard fumé obtenu à bon prix pour le dernier «breakfast» de l'équipe.

Spectacle sans public

Il y a longtemps que le FC Gretna n'était plus solvable. Promu en première division, lui qui, un siècle durant, mena une vie honnête dans des luttes de sous-préfecture, il n'était qu'un spectacle sans public, une pièce unique sans théâtre: seule une meute efflanquée d'autochtones s'ébrouait les soirs de crachins, dans un stade loué chèrement aux «culs-terreux» de Motherwell.

Le FC Gretna était issu de la troisième division, d'où il a émergé en trois promotions successives, avant d'atteindre la finale de la Cup - perdue aux tirs au but. Cette fulgurance est le fait d'un millionnaire excentrique, Mileson Brooks, 60 ans, élevé dans un quartier malfamé de Sunderland. Son aventure lui a coûté vingt millions de francs. Indifféremment (ou non), l'homme a encore subi deux attaques cardiaques, puis deux opérations à l'estomac.

Le jour du dépôt de bilan, Mileson Brook était alité à son domicile, dans un état jugé critique. Son entourage a expliqué sobrement que «Monsieur ne serait plus en mesure d'honorer les salaires, ni de subvenir aux besoins du club». La brigade fut éconduite sans indemnité.

«Offrez-nous cette terre»

Quelques jours plus tard, le terrain de Raydale Park où, en 1946, Terry et Helen McGregor fondèrent le FC Gretna, fut mis aux enchères pour éponger des créances. Le journal local en appela à la magnanimité de Milson Brook, dans une ultime largesse: «Offrez cette terre aux gens du pays, afin que le club renaisse de ses cendres, et que le football survive dans ces contrées acquises.»

Le millionnaire n'est jamais réapparu, pas même au tribunal où, équipé d'un certificat médical, son avocat a plaidé l'irresponsabilité. Seul un ancien employé du club a joint le mécène sur son lit d'hôpital, après des appels incessants. Une voix à peine reconnaissable a fustigé l'impéritie des administrateurs, puis s'est éteinte brusquement.

Le mois dernier, des supporters et entreprises locales - au nombre desquels figurent de nombreux créanciers - ont donné naissance à «Gretna 2008», avant de le conduire au succès dans un tournoi corporatif du comté. La fédération a accepté une demande d'adhésion à la Ligue de l'Est. L'équipe jouera dans la ville honnie de Annan, en attendant que, peut-être, à Raydale Park, les immeubles poussent moins vite que les herbes folles.