Le FC Thoune en Ligue des champions? Il y a huit ans, alors que le club végétait en 1re Ligue, ou hier encore, l'hypothèse aurait donné lieu à de grands éclats de rire. Aujourd'hui, toute l'Europe se frotte les yeux. Car le club oberlandais, doté d'un budget de 5 millions de francs, est tout près de s'inviter à la table des plus nantis (lire ci-contre). Kurt Weder, son président, y croit dur comme fer. Ancien joueur de 1re Ligue à Amriswil, entrepreneur dans l'immobilier, le Thurgovien de 61 ans savoure les surprenants succès de son équipe tout en gardant les pieds sur terre. Réalisme, confiance, sérieux et sens du dialogue sont les principaux ingrédients d'une recette détonante.

Le Temps: La Suisse entière s'enthousiasme pour le FC Thoune, tandis que l'Europe du football est en train de le découvrir. Comment vivez-vous cette impensable aventure?

Kurt Weder: En ce moment, je dors peu mais très bien. L'effervescence qui nous entoure nous procure, à tous les collaborateurs et à moi-même, beaucoup de plaisir et de fierté. Des dirigeants de clubs prestigieux commencent à s'intéresser à Thoune, se renseignent sur certains de nos joueurs. Cela signifie que nous continuons à franchir des paliers. Tout ce qui nous arrive constitue la preuve définitive que, dans la vie, il est impossible de prévoir les choses. Et j'aime beaucoup cette idée.

– Comment envisagez-vous ce match retour face à Malmö?

– Comme une grande fête. Le foot suisse se porte bien, et Thoune a envie de contribuer à ce phénomène, de donner du plaisir aux gens. Avec 32 000 spectateurs derrière l'équipe, nous vivrons des moments encore plus forts que face au Dynamo Kiev [ndlr: au tour précédent]. Je sais, pour ma part, que je serai beaucoup plus nerveux qu'à l'accoutumée, mais j'en accepte volontiers l'augure. Je suis convaincu que nous allons nous qualifier.

– Craignez-vous que vos joueurs ne soient paralysés par l'enjeu?

– On ne peut jurer de rien, mais je ne suis pas inquiet sur ce plan-là. Grâce à leurs performances, les joueurs se sont offert la chance de pouvoir disputer ce match, dans un contexte extrêmement motivant. Je ne pense pas qu'ils vont flancher maintenant, et je fais confiance à notre entraîneur [ndlr: Urs Schönenberger] pour leur permettre d'évoluer dans les meilleures dispositions.

– Irez-vous leur parler avant la rencontre?

– Non. Le montant des primes en cas de qualification, tenu secret à l'interne, a été fixé et je n'ai pas à empiéter sur l'aspect sportif. Je serai dans le vestiaire après le match quel que soit le résultat, mais j'estime qu'avant, un président n'a pas à intervenir. Je suis là pour chapeauter et superviser l'édifice, pas pour mettre mon grain de sel à tous les étages.

– Imaginer un club doté d'un budget de 5 millions participer à la Ligue des champions relève du miracle. Quel est le secret thounois?

– Si nous avions un secret, je ne vous le divulguerais pas. Il y a surtout beaucoup de travail, et ce à tous les échelons du club. Depuis quelques années [ndlr: il a intégré le club fin 1999], nous œuvrons dans la continuité, nous nous développons pas à pas. Chacun, au sein de l'organigramme, connaît exactement sa fonction et s'y attelle avec sérieux et enthousiasme. Avec Werner Gerber [ndlr: directeur sportif] et Beat Germann [responsable de la formation], le FC Thoune dispose de gens très compétents. Nous discutons beaucoup entre nous, nous ne sommes pas toujours d'accord mais, dès le moment où nous arrêtons un choix, l'harmonie est totale. A mon avis, il est essentiel de ne pas dépendre d'une seule personne, mais de fonctionner en équipe, de façon complémentaire. Enfin, il ne faut pas oublier que nous n'en serions pas là sans un peu de chance.

– Lorsqu'un club dénué de moyens, régulièrement pillé à l'intersaison de surcroît, parvient à maintenir un tel niveau de performances, la chance n'y est a priori pas pour grand-chose…

– Nous connaissons bien le marché et nous avons les bonnes adresses. Avant d'engager un joueur, nous ne nous contentons pas de nous assurer qu'il possède un bon pied gauche. Nous analysons tous les paramètres, nous cherchons à savoir s'il sera capable de s'adapter à l'équipe et à l'environnement que nous lui offrons. Le football est une branche particulière et sensible. Il faut en tenir compte.

– Considérez-vous ce sport comme un business ou une passion?

– Le football est une passion qu'il faut gérer comme s'il s'agissait d'un business, tout en sachant que ce n'est sûrement pas le bon domaine si vous voulez faire des affaires.

– Une qualification pour la Ligue des champions rapporterait pourtant quelque 7 millions de francs au FC Thoune. Que feriez-vous de cet argent?

– Il s'agit d'un chiffre brut et nous ne sommes pas encore qualifiés… (pause) Nous engagerions deux ou trois joueurs supplémentaires parce que notre effectif de dix-huit membres est un peu court. Nous nous offririons de nouveaux bureaux et nous investirions dans le secteur de la formation pour la saison prochaine. Mais l'essentiel n'est pas là pour le FC Thoune.

– Où est l'essentiel?

– Lorsque le club a été promu en Ligue nationale A en 2002, beaucoup de gens ont souri et se sont demandé combien de temps nous y resterions. Tout ce qui survient en ce moment ne doit pas alimenter de vains rêves, mais nous aider à installer Thoune durablement parmi les cinq meilleures équipes du pays. A cet égard, le projet de nouveau stade [ndlr: enceinte de 10 000 places assises au sud de la ville] est un point central. Nous avons reçu des autorisations provisoires, mais la décision définitive doit être prise en février prochain. J'ose espérer que nos résultats, ainsi que les émotions suscitées, auront convaincu le monde politique.