Aujourd'hui, Roger Federer a deux rendez-vous: l'un avec Andy Roddick, l'autre avec l'Histoire. Il est le premier Suisse à s'être qualifié pour les demi-finales du plus prestigieux tournoi de tennis du monde. Sans trembler, sans tomber dans les travers qui avaient empêché jusqu'ici son talent d'ensoleiller le Grand Chelem, le numéro 1 suisse a battu proprement Sjeng Schalken (tête de série n° 8) en trois sets (6-3, 6-4, 6-4). Jamais vraiment inquiété face à un adversaire visiblement handicapé par une infection au pied, le Bâlois défiera donc aujourd'hui le favori du tournoi, qui fut plutôt expéditif face au Suédois Jonas Bjorkman. Cette demi-finale fait déjà rêver les gourmets de la balle jaune, alléchés par l'opposition de style entre l'élégance de Federer et la puissance de Roddick.

L'autre demi-finale verra Mark Philippoussis et son service canon, arme de destruction massive sauvée de la casse en cinq sets épiques face à Alexander Popp (8-6 au 5e set), se mesurer à Sébastien Grosjean, bourreau des espoirs de Tim Henman et des supporters anglais, rentrés chez eux avec les yeux aussi mouillés que la bâche du Centre Court, hier en début d'après-midi.

Mais ni la pluie, têtue et persistante trois heures durant, ni le déplacement de son match, recalé sur le court n° 2, n'ont eu de prise sur Roger Federer. Avec plus de 85% de réussite sur ses premiers services lors du set initial, un break au 4e jeu d'un revers fusillé le long de la ligne, et trois jeux blancs d'affilée sur sa mise en jeu, Roger Federer étouffait Sjeng Schalken, qu'il n'avait pourtant jamais battu sur herbe.

Au deuxième set, la qualité de jeu du Suisse, tête de série n° 4 et donc survivant le plus haut classé des deux tableaux, baissait un peu, mais Federer décochait de son carquois cordé suffisamment de flèches décisives (trois aces lors de la première menace de break de Schalken) pour empocher le gain de la deuxième manche. Aux bons soins du masseur, appelé pour jeter un œil sur ce pied douloureux, le Batave semblait à deux doigts d'abandonner, n'était un amour propre aux tréfonds duquel il alla puiser pour profiter des absences étranges de son dominateur, au début du troisième set (trois doubles fautes de Federer au deuxième jeu). A 3-0, puis 4-1, Schalken se donnait l'air d'un Lazare sur herbe, mais «Rodgeur», qui ne croit pas aux revenants, enterrait le Néerlandais en emportant les cinq jeux suivants – et le match.

Maintenant Roddick. Le jeune Américain n'a montré aucun respect pour Bjorkman, son aîné de onze ans, lui infligeant une casquette aussi jolie que celle qu'il s'enfonce sur le crâne. Il partira favori aujourd'hui, surtout s'il parvient à maintenir le même pourcentage de premières balles (72% sur le match!), qu'il frappe avec une violence sans pareille. Vainqueur du Queen's il y a trois semaines, «A-Rod» bénéficie d'une confiance en acier trempé. Mais si Federer lit et retourne bien les missiles de son adversaire, et qu'il sort l'entier de sa panoplie de coups magiques, le rêve est permis.

Celui de Tim Henman (et d'une nation qui attend un champion «at home» depuis 1936…) s'est évaporé en une demi-heure, le temps pour Sébastien Grosjean de démontrer l'étendue de son audace et de son cran – et «Tiger Tim» son mélange habituel de merveilles et de boulettes. Il est décevant, n'est-il pas? En revanche, le songe du surfeur Philippoussis se poursuit, lui qui, donné pour perdu après deux sets insipides face à l'albatros allemand Popp, a retrouvé sa musique favorite («Boum…») pour espérer sauver l'honneur australien.