Roger Federer n’oubliera pas qu’en ce jour béni son épouse était proche d’accoucher et qu’une autre gestation, une lente et savante gestation, est arrivée à son terme. Sur cette terre de Roland-Garros qui le mettait au défi de puiser d’autres forces, le virtuose est devenu le plus grand joueur de l’histoire dans le baroud, avec des qualités de battant. Avec une stature de champion.

Roger Federer n’oubliera pas ce jour béni où planait une atmosphère étrange, presque irréelle. La bruine, le froid, le vent mauvais. Le ciel noir qui gronde au loin, comme pour prévenir d’une menace. Björn Borg au premier rang, engoncé dans un complet sombre, morne et figé, comme un fantôme convoqué aux derniers honneurs perdus. Et Andre Agassi avec son sourire bienveillant, ses mots gentils, comme un ange protecteur.

Et puis cet illuminé jailli de nulle part, comme un oiseau de malheur, pour «toucher» Roger Federer – «J’ai eu peur. J’ai eu besoin de quelques jeux pour retrouver mes esprits.» La terre ocre qui devient lourde, sournoise. Les «Roger, Roger» qui dévalent des gradins, suppliques de la foule inquiète et fervente. Et à la fin, quand la pression retombe sur le stade vide, le soleil qui revient…

Roger Federer a pleuré, bien sûr. Heureusement qu’il pleuvait parce que, dans les tribunes, bien des costauds ne savaient pas où camoufler leurs larmes. Comme entouré d’un halo de sagesse, Andre Agassi a foulé la terre avec déférence, cette terre que, lui aussi, dix ans plus tôt, il avait arrosée de ses larmes. «Roger gagnera, comme j’ai gagné moi-même en 1999. C’est notre destinée», avait annoncé le Kid, dans une sentence prophétique.

Que la Coupe des Mousquetaires soit venue de ses mains n’était pas seulement un acte symbolique, mais un serment d’appartenance entre deux joueurs uniques, les seuls à avoir remporté les quatre tournois du Grand Chelem sur autant de surfaces différentes.

Roger Federer n’oubliera pas qu’avant ce jour béni il a risqué l’élimination à trois reprises, et que, depuis quelque temps déjà, son aisance naturelle n’y suffisait plus. Passé le stade jubilatoire de la prodigieuse évidence, le maître a exprimé des valeurs morales exceptionnelles, admises communément comme le privilège des conquérants: «Cette aptitude à la souffrance est un lien invisible, presque mystique, qui relie tous les champions de tous les sports. En un regard, nous savons que l’autre a vécu «ça», nous nous reconnaissons entre mille», s’enflamme Andre Agassi.

En finale, Roger Federer avait «l’avantage de l’expérience», quelle sotte idée: comme si l’expérience avait des vertus anxiolytiques… En réalité, le «maître» est entré dans l’histoire avec des fébrilités de néophytes, après sa nuit la plus longue. Pour la première fois de sa carrière, il avait fermé l’accès au terrain d’entraînement, à grand renfort de vigiles féroces, tandis que des caméras grimpaient aux arbres. Il avait annulé sa conférence de presse, puis toutes ses apparitions publiques. Ce n’était pas un jour comme un autre. C’était Le jour.

Roger Federer n’oubliera pas – encore que… – la reddition de Robin Söderling, maintenu en respect par un service infaillible. «Roger n’a laissé aucun espoir sur sa mise en jeu.» Dans les tréfonds de sa logique, le Suédois était suffisamment insensé pour croire qu’il pouvait gagner. Mais il vivait «un rêve» et, en finale d’un Grand Chelem, la fanfare et les clameurs finissent toujours par réveiller les néophytes.

Roger Federer n’oubliera pas ce jour interminable où, après trois finales perdues, il a remporté Roland-Garros, le dernier tournoi majeur qui manquait à son palmarès. Est-il devenu, de manière irréfutable et définitive, le plus grand joueur de tous les temps? Les comparaisons temporelles incluent une part d’arbitraire, et il y a une forme d’incongruité, très certainement, à les enchevêtrer sans ménagement. Federer sans Nadal aurait probablement remporté plusieurs Roland-Garros. Rod Laver, s’il n’avait reçu une interdiction d’exercer pendant quatre ans, aurait amassé un trésor de guerre. Mais les comparaisons valent aussi par leurs relais dans la communauté pratiquante et, hier, les gardiens du temple étaient unanimes: «Roger est définitivement le plus grand», ont adoubé Rod Laver, John McEnroe et Andre Agassi.

«L’avantage de l’expérience»? Quelle sotte idée: comme si l’expérience avait des vertus anxiolytiques…