«Quand les types de 130 kilos disent certaines choses, ceux de 60 kilos les écoutent.» Appliquée au monde du tennis, la réplique culte de Michel Audiard (Cent mille dollars au soleil, 1964) donnerait à peu près ceci: «Quand le gars aux 19 victoires en Grand Chelem s’exprime, ceux qui n’ont atteint qu’une finale en quinze ans sont bien obligés de se taire et d’admettre.»

La semaine dernière à Shanghai, tout le monde a ainsi écouté Roger Federer quand il s’est permis une petite pique à l’adresse des médias de l’Hexagone: «En France, la presse donne trop d’importance à ses joueurs, trop vite. Ensuite, ils deviennent… je ne veux pas dire «gâtés», mais peut-être trop satisfaits d’eux-mêmes, plutôt que de terminer leur développement et leur apprentissage.» Des propos accusateurs pour une corporation, certes, mais qui se révèlent à double fond.

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La presse française, d’abord. J’en fais partie depuis une vingtaine d’années (dix ans de Journal du Dimanche, autant à L’Equipe), et plutôt que de prendre la mouche sur le coup de griffe façon revers lifté du grand «Rodger», mieux vaut reconnaître les faits: oui, de manière générale, on s’enflamme trop rapidement pour les nôtres.

Ces unes qui fâchent

Le monde du tennis lui-même le souligne à l’occasion. Président de la Fédération française (FFT) depuis le début de l’année, Bernard Giudicelli s’offusquait, six mois après le match, de la couverture médiatique consécutive à l’élimination de Mathias Bourgue, qui avait mené deux sets à un contre Andy Murray au deuxième tour de Roland-Garros 2016: «Comment votre journal [L’Equipe] a-t-il pu le mettre en Une après une défaite? Il est où maintenant, Mathias Bourgue? Il n’a rien fait depuis.»

Les exemples peuvent s’enchaîner à l’infini. Quand Gianni Mina prend trois fois 6-2 contre Rafael Nadal au premier tour de Roland-Garros 2010 et se retrouve en Une du cahier omnisports afin de récompenser son seul sens du spectacle. Ou quand le quotidien sportif titre «Les quatre mousquetaires» à propos des Tsonga, Monfils, Gasquet et Simon fin 2008, avec certes une justification sportive, au vu de belles performances en Grand Chelem et de trois joueurs classés dans le top 15 mondial, mais aussi une attraction irrésistible pour le simple sens de la formule.

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Pourquoi autant d’emballement? Sans doute par frustration, déjà. Le journaliste sportif choisit son métier parce qu’il est fan de la discipline qu’il couvre; le journaliste sportif français sent bien que c’est souvent perdu d’avance avec ses représentants. Nos fameux mousquetaires des temps modernes ont décroché une seule finale de Grand Chelem à eux quatre depuis leurs débuts (Tsonga en Australie, 2008) et deux petites victoires en Masters 1000 (Tsonga, encore).

Souffler sur la braise naissante

C’est encore pire en golf: Thomas Levet (British Open 2002) et Greg Havret (US Open 2010) ont certes buté à un petit coup de la victoire, mais la plupart du temps, les Français ne participent même pas aux tournois majeurs, parce que pas assez bons.

C’est le moment de plaider coupable à titre personnel: avec le recul, j’ai clairement survendu de jeunes golfeurs sur la simple foi d’un début de carrière prometteur. Certains ne sont même plus sur le circuit européen, d’autres vont bientôt en sortir, et un seul Français fait partie du top 100 mondial (Alexander Levy, 71e). Mais quand on voit une braise potentielle, on souffle dessus en espérant qu’elle prenne…

Le journaliste français aime se projeter, aussi. Il ne s’intéresse pas toujours au compte rendu sportif pur et à l’instant présent. Dès qu’un athlète se détache un peu du lot, il imagine tout de suite son potentiel plutôt que sa valeur réelle. Et il aime les artistes, pour qui il s’enflammera rapidement et à qui il pardonnera beaucoup.

Le préparateur mental Makis Chamalidis est collaborateur de la FFT depuis vingt ans, ainsi que de la Fédération de golf depuis quelques années, après avoir passé pas mal de temps en Allemagne. Il n’a pas été du tout surpris par les propos de Roger Federer: «En Allemagne, le plaisir est d’abord dans le travail bien fait, et l’athlète se base sur son niveau de performance moyen, pas le meilleur. Pour lui, les sensations, ça va, ça vient. Alors qu’en France, on va préférer le geste spectaculaire même s’il n’est pas efficace. Et on a un faible pour les doués, même s’ils n’arrivent pas à exploiter leur talent.»

Perdants magnifiques

Démonstration avec le couple Gasquet-Simon. Le premier est encore qualifié de Mozart du tennis, le second de besogneux. Une erreur fondamentale: Gasquet n’a jamais eu le potentiel pour devenir numéro 1 mondial, voire gagner un Grand Chelem, avec son service, son coup droit et son physique plutôt moyens, alors que le coup de raquette et l’intelligence stratégique de Simon valaient bien mieux qu’un jugement lapidaire.

Sans remonter jusqu’à Poulidor, les journalistes français aiment les perdants plein de panache. C’est plus fort que nous. Olivier Patience qui passe à deux points du match contre Novak Djokovic au troisième tour de Roland-Garros 2007, ça fait la Une du Journal du Dimanche. Julien Varlet qui mène 6-1, 6-1, 5-3 contre Jarkko Nieminen au deuxième tour des Internationaux de France 2003, qui plonge dans une glacière en tentant de récupérer une balle impossible, et qui finalement perd en cinq manches? On trouve ça magnifique.

C’est culturel. Appelons ça une attraction pour le romantisme, à l’échelle du sport de haut niveau. Ça en agacera certains, parce qu’il y a un peu de prétention à se revendiquer d’une émotion noble. Mais n’oublions pas d’où nous venons: avant les années 90 où les sportifs français se sont mis à gagner davantage, nos athlètes étaient majoritairement des «losers». Il suffisait d’en tenir des glorieux pour leur faire descendre les Champs-Elysées, comme l’AS Saint-Etienne en 1976 après sa finale de Ligue des champions perdue contre le Bayern Munich.

Composer avec la critique

«Quand un de vos joueurs fait un quart de finale, c’est «wahou». Dans d’autres pays, il faut gagner je ne sais combien de tournois pour avoir droit à la même reconnaissance. Et ça peut être un frein. C’est là que l’entourage est primordial pour le développement du joueur, pour lui rappeler que faire la couverture d’un journal ou d’un magazine, ça ne change absolument rien à ce qu’il essaie d’accomplir.»

L’autre punchline de Federer concerne la capacité des joueurs français à composer avec les opinions de la presse. Et donc à savoir tout encaisser, les compliments prématurés comme les coups de cutter trop sévères.

Ils y échouent parfois en tennis, quand certains joueurs se plaignent avec un peu trop de virulence de certaines analyses. C’est pire en golf, quand bien même la France reste une nation du tiers-monde de la discipline et devrait plutôt apprécier le peu d’éclairage médiatique qui lui est offert. Michael Lorenzo-Vera, 129e mondial, a boycotté L’Equipe parce que son site web a publié une vidéo sur la descente aux enfers de Tiger Woods. Matthieu Pavon, six mois de circuit derrière lui, a insulté directement l’auteur d’un papier sans erreur – et qui ne le concernait pas – lors du dernier Open de France.

Point de fourbe vengeance ici: ces propos sont accessibles à tous sur les comptes Twitter ou Facebook des joueurs concernés. Ils illustrent simplement un fossé: jamais Jordan Spieth ou Phil Mickelson, pour ne citer qu’eux, ne se permettraient ce genre d’attitude, quelles que soient les circonstances. Comme l’immense majorité des joueurs britanniques, rodés depuis longtemps au petit jeu des médias.

«Vous êtes là pour nous soutenir»

Il existe en France une mauvaise conception des rapports presse-joueurs. Les sportifs tendent à imaginer que les journalistes sont à leur service. Yannick Noah reproche aux médias de ne pas être derrière le pays en Coupe Davis. «Vous êtes là pour nous soutenir», nous dit en 2010 le golfeur Greg Bourdy, en rage après un papier assassin (et très maladroit, certes). Et puis il y a Benoît Paire et Victor Dubuisson, si souvent scotchés aux commentaires des internautes, à chasser ceux qui les traînent dans la boue.

Pour Makis Chamalidis, le manque de maîtrise des émotions des athlètes français va clairement au-delà de leurs rapports avec la presse: «J’ai récemment découvert la règle des 24 heures de Roger Federer. A savoir: ne jamais prendre de décision dans la journée qui suit une défaite. Mais plutôt échanger avec sa garde rapprochée, choisie pour sa compétence mais aussi son absence totale de copinage. Les Français vont plutôt réagir à chaud, privilégier une décision impulsive plutôt qu’une réflexion à froid. Ils mélangent encore trop souvent affectif et compétences. C’est une lutte quotidienne contre cette mentalité.»

D’où le rôle de l’entourage évoqué par Federer, qui peut par exemple consister à empêcher les joueurs de lire la presse (pratique courante aux Etats-Unis ou en Angleterre) ou de raconter n’importe quoi sur les réseaux sociaux.

Mais franchement: les journalistes ont-ils autant d’influence que Roger Federer veut bien leur en prêter? Ils se contentent généralement d’écrire qu’un athlète peut devenir un grand champion. Si celui-ci se révèle incapable de réaliser son plein potentiel pour quelques lignes mal senties, c’est qu’il n’aurait pas été capable d’encaisser la pression du plus haut niveau.