Tennis

Pourquoi Federer est si rarement blessé

A Melbourne, l’abandon de Rafael Nadal ravive la polémique sur les nombreuses blessures des joueurs du top 10. Qualifié pour sa 43e demi-finale de Grand Chelem, Roger Federer a su mieux que les autres se construire un corps pour durer

L’adversaire qui a eu raison de Rafael Nadal se nomme ilio-psoas. Un muscle profond qui fait le lien entre les membres inférieurs et le tronc. L’IRM passée mercredi matin à Melbourne a montré une lésion de grade 1 (étirement). Des anti-inflammatoires, du repos, de la rééducation et le taureau de Manacor pourra reprendre lors de la tournée américaine son chemin fait de douleur et de gloire entremêlées.

Depuis son premier titre à Roland-Garros en 2005, Rafael Nadal a manqué six tournois du Grand Chelem. Durant ceux auxquels il a participé, il a encore dû abandonner deux fois (2010 et 2018, chaque fois à Melbourne) et déclarer forfait une fois, avant son troisième tour en 2016 à Roland-Garros. Qualifié treize années de suite pour les Masters, il n’a pu y participer que sept fois, dont la dernière (forfait après un match) ressemblait à un pur acte de présence.

Très déçu après son abandon face à Marin Cilic, et même un peu amer, l’Espagnol fit cette confidence: «Cela m’arrive plus qu’aux autres. Je ne vais pas me plaindre parce que j’ai gagné plus souvent que presque tous les autres. Mais qui sait, si je n’avais pas eu toutes ces blessures…» Dans son esprit, il serait sans doute lui aussi à 19 titres en Grand Chelem, peut-être même déjà à 20.

Le lièvre et la tortue

Ce que Nadal et d’autres oublient, c’est que pour gagner, il faut d’abord être en état de jouer. Et que pour gagner beaucoup, il faut jouer longtemps. C’est l’histoire du lièvre et de la tortue, on n’a rien inventé. Et sans doute Roger Federer a-t-il appris la fable à l’école primaire.

En 1387 matches joués, le Bâlois n’a jamais abandonné en cours de partie et n’a déclaré forfait que trois fois. Il n’a manqué que trois tournois du Grand Chelem depuis janvier 2000 (dont Roland-Garros 2017 pour convenance personnelle) et une seule de ses 16 qualifications pour les Masters n'a pu être honorée. Pourquoi? Parce qu’il a toujours accordé un soin particulier à son corps.

Lire aussi: «Etre nerveux, ça prouve que tu vis»

Lorsqu’il devient numéro 1 mondial fin janvier 2004, après avoir remporté Wimbledon en juillet 2003, et donc réalisé ses deux rêves de joueur de tennis, Roger Federer comprend que l’étape suivante consiste à durer. Il n’a eu de cesse depuis de privilégier le long terme, faisant parfois des choix drastiques (Coupe Davis). Sa méthode, souvent imitée mais rarement égalée, lui a permis d’éviter les blessures et de se bâtir le plus beau palmarès de l’histoire du tennis.

Le dos, épée de Damoclès

Durant sa carrière, Federer n’a pas totalement échappé aux blessures. Dans une interview accordée en 2012, il nous expliquait sa fierté de n’avoir jamais subi ni infiltration ni opération. Il a depuis connu les deux, mais après quinze ans de carrière seulement. Il est probable qu’il ait dû se résoudre à une injection de cortisone pour disputer la finale de la Coupe Davis à Lille en 2014. En 2016, il a subi une arthroscopie du ménisque à l’Inselspital de Berne.

Le dos est chez lui un problème récurrent, une épée de Damoclès suspendue au-dessus de son service, qui gâcha notamment sa saison 2013 (l’une des moins bonnes de sa carrière) et lui coûta peut-être l’US Open et la place de numéro 1 mondial à la fin de l’été 2017. «C’est quelque chose qui peut revenir de temps en temps, admet son entraîneur, Severin Lüthi. Chaque joueur a son point faible et à 36 ans, c’est un peu normal. Avec l’expérience, Roger sait parfaitement le gérer. Quand ça revient, c’est chaque fois un peu différent mais on sait très bien combien de temps ça dure.»

Même taille, même poids que Nadal

La statistique peut-être la plus étonnante concernant Rafael Nadal et Roger Federer concerne leur morphologie. Ils ont la même taille (1,85 m) et pèsent le même poids (85 kilos) alors que Nadal paraît beaucoup plus massif, plus lourd. C’est peut-être une illusion donnée par les tenues sans manches et le jeu en force du Majorquin. Si Roger Federer a l’air d’être plus léger, plus aérien, son style de jeu l’est assurément.

Son corps est une épure, une sorte de perfection tennistique, avec une ossature solide, des épaules très larges, des segments longs, des muscles fins mais également très explosifs. Le haut de son corps ne transporte aucun poids superflu, son bras gauche est, de son propre aveu, «décoratif». «Ils travaillent sûrement différemment, estime Severin Lüthi, qui observe toutefois que «Rafa était plus musclé avant, ses bras notamment étaient plus volumineux.»

La partition de Paganini

Roger Federer travaille depuis l’âge de 14 ans avec le même préparateur physique, Pierre Paganini. Issu de l’athlétisme, posant un regard neuf sur le tennis, «Paga» a inventé au fil des années des centaines d’exercices. Tous reproduisent les gestes du tennis, très souvent de manière ludique. Presque aucun ne sollicite directement la force. Il n’est qu’à voir le torse de Federer pour comprendre qu’il a peu pratiqué les salles de musculation.

Au fil des années, leur relation a évolué et Pierre Paganini a intégré une dimension quasi psychologique à sa préparation physique. «Aujourd’hui, dans une séance de deux heures, nous passons bien trente à quarante minutes à parler, expliquait Federer cette semaine dans une interview à la RTS. On parle de tout et de rien. Il veut savoir comment je vais, ce que je ressens, et il adapte le travail en conséquence.»

Le respect des trois phases

Partageant la vision à long terme de son élève, Pierre Paganini lui a très tôt montré l’importance de découper la saison en plusieurs périodes comportant chacune trois phases: préparation, compétition, récupération. Roger Federer fut le premier à établir cette programmation et reste le plus assidu à la mettre en pratique. «C’est une erreur que l’on voit beaucoup chez les joueurs moins bien classés, constate Severin Lüthi. Ils veulent chasser les points et jouent tournoi après tournoi. Mais au bout d’un moment, ils en paient le prix physiquement, parfois même sans s’en rendre compte.»

«C’est bien beau mais lorsque l’on est bien classé, le circuit nous impose de jouer les grandes épreuves, sous peine de fortes amendes, objecte Timea Bacsinszky. Soit Rog' est exempté d’amendes, soit cela ne lui fait rien de les payer.» Eliminée en première semaine, la Croate Mirjana Lucic-Baroni estime «qu’il est possible malgré tout d’aménager son calendrier. C’est la seule manière de durer.»

Inégalité devant la blessure

Reste une dernière explication à la longévité de Roger Federer. Le don, la chance. «Tous ne sont pas égaux devant la blessure. Certains se blesseront constamment et d’autres traverseront leur carrière sans aucun pépin, constate le docteur Finn Mahler, directeur médical du Swiss Olympic Medical Center à l’Hôpital de la Tour à Meyrin.

Un jour, Roger Federer nous montra la paume de sa main droite. Elle était recouverte sur la moitié de la surface par une épaisse corne. Ce n'était pas très beau à voir. «Je n’en suis pas fana, surtout quand je sors du bain, ça me fait la main toute fripée. Mais bon… En même temps, je n’ai presque jamais d’ampoules, au contraire de beaucoup de joueurs.» Dont Rafael Nadal, qui battit Federer en demi-finale de l’Open d’Australie en 2014 malgré une plaie à vif dans la paume de sa main droite. Il perdit ensuite contre Stan Wawrinka, dans une finale où il se blessa. Le dos, cette fois.

Publicité